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KAJEEM, ARTISTE REGGAE-RAGGA

 
  “Des policiers m’ont menacé de mort”  

Depuis la sortie de son premier album (N’Gowa) en 1997, Kajeem n’a pas arrêté d’écumer avec succès les scènes ivoiriennes et européennes avec son groupe N’Gowa Sound-System. Une régularité qui fait de lui, l’un des dignes représentants du reggae-ragga en Côte d’Ivoire. L’artiste parle de son actualité et de bien d’autres choses dans cette causerie.

 
 

22/02/2010 (16h30)

• Tu es plus souvent à l’extérieur qu’en
Côte d’Ivoire ?

- C’est vrai, mais Abidjan, c’est ma base. Ce sont les activités musicales dans la sous-région et en Europe qui font que je ne suis pas toujours présent. J’ai plus d’activités à l’extérieur qu’en Côte d’Ivoire. Il se passe qu’on reconnaît plus mes compétences hors d’ici.

• Comme pour dire que nul n’est prophète chez soi, quoi !

- Bon. j’aimerais bien que la prophétie s’accomplisse ici. Parce que ceux qui connaissent ma musique, savent que c’est plus pour le peuple africain que pour les autres peuples. Je ne dis pas que c’est sectaire, mais le rastafarisme est plus afrocentriste. L’Afrique est plus au centre de nos débats. Ce sera dommage que l’Europe s’approprie des choses qui sont destinées à l’Afrique en priorité.

• ça te désole ?

- Un peu, quand même. Malheureusement, la majorité de ceux qui écoutent ma musique sont analphabètes. Je ne peux pas faire autrement. Chez nous en Afrique, l’éducation doit être la base des solutions de tous nos problèmes. Je pense que plus il y aura des gens qui comprendront les textes qu’on écrit, plus notre message passera. Un concept comme «La démocratie », que sera-t-il pour quelqu’un qui ne sait ni lire ni écrire ? Pour quelqu’un qui ne peut pas comprendre un programme de gouvernement ? J’admets que ce que je fais n’est pas une musique populaire. Mais en même temps aussi je comprends qu’on ne veuille pas faire la promotion de ce que je chante. Parce que ce n’est pas le genre de message qui aide à pomper les caisses de l’Etat, par exemple.

• On te combat donc ?

- Bien sûr. C’est ceux que ça dérange qui me combattent. Si ma musique faisait l’apologie des fesses ou de toutes autres choses, c’est sûr que je passerai dans un certain nombre de médias facilement.

• C’est pourtant le peuple qui plébiscite l’artiste…

- Si moi je vis, c’est parce que par la grâce de Dieu, ce n’est pas eux, les médias, qui me font. C’est le public qui donne l’onction. C’est ce qui fait que jusque-là, on est là.

• Pour en revenir à tes messages, peut-on te classer comme reggaeman engagé ?

- Il y a des gens qui me disent ‘’tu pouvais être engagé comme tel chanteur’’. Je leur réponds qu’être engagé, ce n’est pas proférer des insultes. J’ai composé des chansons qui peuvent être considérées comme engagées. Quand j’ai sorti « Sergent deux togo », je ne crois pas qu’on prenne moins de risque pour faire une chanson comme celle-ci. J’ai reçu des menaces de mort de la part des gens qui prétendaient être des policiers. J’ai déposé une plainte en bonne et due forme contre X et l’affaire suit son cours.

• Ta chanson ‘’Marie Jeanne’’ a connu du succès mais n’a toujours pas été bien comprise?

- C’est vrai, ‘’Marie Jeanne’’, c’est une chanson que beaucoup ont aimée. Parce qu’ils n’ont pas compris. Ils ont aimé le titre ‘’Marie Jeanne’’, parce qu’ils pensaient que c’est une chanson qui parlait d’une fille. C’est un problème, parce que je trouve ça grave. Ils ont compris tardivement que je parlais de la drogue (marijuana).

• Ton message est très intello, il faut le comprendre au second degré…

- La musique a la fonction d’élévation aussi. Même toutes les chansons qu’on écoutait dans les villages avaient la fonction d’élévation, d’éducation avant d’être de distraction. Chez nous, on veut retenir la fonction de distraction pour la musique. C’est quelque chose que moi, je n’accepterai jamais. Le reggae lui-même est intellectuel. Si tu veux faire du reggae, tu es obligé de te cultiver. Parce que tu ne peux pas parler de situation que tu ne maîtrises pas.

 

• Tu es particulièrement sollicité dans les espaces de reggae live. Qu’est-ce qui explique cela ?

- La première des choses, c’est que je ne suis pas un gars qui s’est levé un matin pour dire qu’il va faire du live. Le live m’a été imposé par feu Tangara Speed Godha. Qui m’a même menacé de bastonnade si je faisais du play-back. J’ai été emmené de force au live. Il m’a dit : ‘’si je te vois faire du play-back, je te casse la gueule’’. C’est comme cela que j’ai été le premier de ma génération, même avant la sortie de mon premier album en 1997, à faire du live avec l’orchestre de l’Université d’Abidjan.

• Et à l’étranger comme en Suisse où tu te produis très souvent…

- En fait, la connexion que j’ai eue en Suisse, c’est par le biais de la Croix- Rouge. A l’époque, la personne qui était mon manager travaillait pour la Croix- Rouge. Et en 1999, lors du cinquantenaire des conventions de Genève, la Croix- Rouge voulait organiser un concert en Côte d’Ivoire. Les artistes devaient jouer de façon bénévole. Mais beaucoup d’artistes ne voulaient pas, parce que la Croix-Rouge, c’est la Suisse, c’est beaucoup d’argent. Donc, s’il n’y a pas d’argent, ils ne jouent pas. Comme j’avais aidé ces amis à organiser le cinquantenaire des conventions de Genève ici, lorsqu’ils sont rentrés en Suisse, ils m’ont dit : «nous, on va t’aider à entrer dans le circuit Suisse»’. Et une fois là-bas,  c’était à moi de faire mes preuves.

• Une sorte d’examen de passage…

- C’est le cas de le dire. c’est à bas ton ego, il n’y a pas pire exercice que ça. Ils ne te connaissent pas. Mais, il fallait que je passe par là.

• C’était à partir de l’an 2000. aujourd’hui 10 ans après…

- Bêh ! 10 ans après, j’ai fait mes preuves. J’ai joué en Suisse (Montreux Jazz Festival, Expo O2, Festival de la Cité, etc.), en France (Bataclan, Grenoble, Nice, Lyon, Saint Etienne…), en Espagne (Barcelone, Îles Canaries, Tenerife), en Allemagne (Hanovre, Pubingen), en Hollande (Amsterdam, Rotterdam), en Belgique (Bruxelles)… J’ai joué avec des artistes comme Moonraisers, Freebase en Suisse. J’ai fait les premières parties d’Anthony B. et Sizzla en Hollande. Je ne dirai pas qu’on me déroule le tapis rouge, par exemple, mais le milieu sait qui est Kajeem aujourd’hui.

• Ta musique a-t-elle changé en jouant sur les scènes européennes ?

- Dans la thématique, ça n’a pas changé. Mais en fréquentant les scènes européennes, je suis devenu plus live que jamais, surtout sur mes albums. Parce que par le passé, je me suis retrouvé sur des scènes avec des gens qui, du point de vue de la prestation, avaient la même valeur que moi. Mais leur son était plus élaboré que le mien et leurs chansons reprises par le public. Parce qu’ils les avaient déjà jouées sur scène avant de les mettre sur disque. Depuis, j’ai inversé ma manière de concevoir mes albums. J’expérimente mes nouvelles chansons pendant les concerts et par rapport à la réaction du public, je fais des choix pour entrer en studio.

• Quelle est l’image du reggae ivoirien aujourd’hui sur la scène internationale?

- Je pense d’abord que, le reggae ivoirien est très mal connu à travers le monde. La plupart de tous ceux qui connaissent le reggae ivoirien en Europe, parlent à 98% d’Alpha Blondy, certains un peu de Tiken et puis de nous autres qui arrivons. Les jamaïcains ne savent pas qu’il y a une grosse vague de reggaemen ici. Pour eux, tout ce qui est reggae, est roots. Je pense à Spy Row et tous les jeunes qu’on rencontre dans les différents clubs de reggae. Ils n’hésitent pas à fouiller dans le terroir, à utiliser les langues du pays, à s’inspirer des rythmes locaux.
 
• Les langues locales  ne peuvent-elles pas être un frein pour la promotion du reggae ivoirien ?

- Je ne peux pas dire que la langue est un frein, parce qu’il y a des gens qui écoutaient des chansons de Peter Tosh, Marley sans pour autant comprendre ce qu’ils disaient. La musique elle-même est un langage. Angélique Kidjo a toujours chanté en minan et ses albums sont vendus dans le monde. Mais, si on a la possibilité de chanter dans d’autres langues pour toucher un public un peu plus large, il faut le faire.

• As-tu le sentiment que la relève est véritablement assurée ?

- Toute relève se prépare et se construit. Je pense qu’il y a une relève, mais c’est une relève à qui on ne tend pas beaucoup la main. Parce que les grands frères ne sont pas prêts à céder la place. Et même j’irai plus loin, la guéguerre entre Tiken Jah et Alpha Blondy, focalise l’attention sur les deux. A la fin, je me demande si ça ne les arrange pas qu’on ne parle que d’eux.

par Eric Cossa & Claude Kipré
ecossa@yahoo.fr
claudekipre@yahoo.fr

 
   
     


Hebdo N° 934
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