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CAUSERIE
 

ALPHADI

“Je suis un gâchis pour mes parents”

Afrik Fashion Show, FIMA, sportswears, soutien des politiques à la mode. Voilà les sujets sur lesquels Alphadi a bien voulu nous entretenir. Il en ressort que le président des créateurs africains n’est pas très content. Explications !

 

24/05/2008 (09h00) • De nouveau à Abidjan après une année ?
- Oui, c’est le retour ! On est revenu content, très fier pour Tendances Party (Afrik Fashion Show). Mais, il faut souligner que moi, je ne suis pas venu pour Tendances seulement. Je suis là pour les Ivoiriens. J’ai une boutique à Abidjan depuis dix ans. Ma vie commerciale et économique se base aussi sur la Côte d’Ivoire. Donc, la vie culturelle ivoirienne, africaine m’intéresse au plus haut niveau. C’est pour ça que revenir pour Afrik Fashion Show est une manière pour moi de pouvoir réaffirmer mon amour pour ce beau pays. Cette manifestation a bien rehaussé l’image de la mode africaine. Je dirai simplement qu’il est temps pour les grands créateurs ivoiriens installés ailleurs de revenir au pays car il y a de la place pour eux.

• Quel est votre jugement sur Tendances Party 2008 ?
- Ç’a été une édition bien remplie. La cérémonie a coïncidé avec l’anniversaire d’Isabelle Anoh, l’initiatrice. Toute la presse était là…J’aurai voulu que le Président de la République soit là, que la Première dame soit là. Même s’ils font de la politique, ils devraient être là pour encourager tout ce beau monde qui est arrivé quand même de partout pour soutenir l’initiative de Miss Anoh. Le ministre du Tourisme et de l’Artisanat qui était là, j’aurais voulu qu’il dise un mot par rapport à la culture africaine, à l’art, à l’industrie de la mode pour montrer que les politiques aussi s’intéressent à la mode. Les politiques n’ont même pas dit un mot ne serait-ce que pour dire qu’ils encouragent ce que nous faisons. Ce n’est pas bien. Même au séminaire de réflexion, aucun représentant du ministre de la Culture n’était là. En tant que président des couturiers africains, je n’étais pas  du tout content pour ça.

• Ici on a toujours déploré le fait que les politiciens n’investissent pas dans la culture…
- C’est pourtant un pays ou les politiciens sont très gentils. Ils ont envie de faire de grandes choses. J’ai rencontré le Président de la République, le Premier ministre Guillaume Soro, le ministre du Tourisme et de l’Artisanat, Sidiki Konaté. Ils sont extraordinaires ! Il faut qu’ils suivent la culture. Je fais partie de ces artistes qui ne veulent pas que les politiques soient seuls à pouvoir décider de tout. Je veux que le politique soit le cousin du culturel. Les politiques doivent être nos partenaires et leurs mots, leurs phrases permettent de grandir l’espérance de nos artisans, de nos écoles pour faire de l’industrie de la mode une réalité. Moi, je suis conseiller depuis douze ans du Premier ministre du Niger en matière de culture. Je n’ai rien à voir avec la politique. Donc je donne mes idées aux politiciens pour faire comprendre l’intérêt de la culture. J’adore la Côte d’Ivoire, un pays où je sais que le Président de République ne porte que les chemises africaines. Il y a aussi beaucoup de ses ministres qui s’habillent dans les tenues des créateurs africains. Il faut que ce déclic arrive, qu’ils se disent : «On veut les aider». Et on doit pouvoir nous aider en créant des écoles, en venant participer à nos évènements. Quand il s’agit d’évènements  qui parlent de politique, ils sont là. Mais quand on parle d’évènements de mode, ils ne vont pas au bout de leur rêve. Il est grand temps que les politiques s’y impliquent en parlant, en donnant aussi les moyens à ces organisateurs qui n’en ont pas d’ailleurs pour le faire.

• Est-ce que vous arrivez à expliquer vos besoins aux hommes politiques ?
- Ç’a été mon combat depuis 25 ans. C’est un combat de reconnaissance culturelle. Il faut dire que la mode peut nourrir son homme ou que les artistes sont des gens comme tout le monde et qui doivent pouvoir vivre de leur art. On a des charges comme tout le monde.

• Peut-on parler de votre famille ?
- Eh bien ! il faut noter que je suis d’une famille riche et je n’étais pas destiné à faire de la mode. Pour mes parents, faire de la mode, c’est du gâchis. Mes parents font partie des nobles. Pour eux, faire de la mode, c’est de la déchéance car c’est un travail casté, un travail un peu bas. Le combat que je mène, c’est de montrer à ces parents-là que ceux qui font de la mode sont comme tout le monde. Ils sont d’ailleurs beaucoup plus magnifiques que ceux qui font le commerce ou qui bâtissent des maisons. C’est montrer que le monde change, le monde évolue, j’attaque tout le monde…J’essaie seulement de faire comprendre que le combat que nous menons est un combat qui doit donner la chance à ceux qui ont choisi ce métier pour gagner leur vie.

• Le FIMA tient-il toujours la route ?
- Le Niger avait des problèmes à partir de 1995 par rapport à la rébellion farouche qui sévissait au Nord du pays. Le festival international de mode africaine (FIMA) que j’ai créé avec le Président du Niger de l’époque, Barré Maïnassara (Paix à son âme !) a permis d’arrêter cette rébellion et de montrer que l’art est au-dessus de tout. On a montré que la mode peut aider à arrêter la guerre et à créer des emplois. C’est comme ça que l’idée de défiler dans le désert a germé dans ma tête. C’était aussi le combat pour montrer qu’on est capables. Sur le même podium, il y avait des couturiers français, italiens, américains, asiatiques et africains. On a vu qu’on était pas nuls. Et depuis ce temps, nous continuons à nous battre pour démontrer que la mode africaine est une mode comme toute autre. Le FIMA tient toujours la route.

• Est-ce encore facile d’organiser le FIMA ?
- Non ! C’est très difficile mais, il faut le faire. Le FIMA, c’est un combat. C’est aussi une communion, une intégration. C’est non seulement l’intégration entre Africains mais entre l’Afrique et le reste du monde. Il faut montrer qu’on est capables et qu’on doit être capables. Pourquoi ne doit-on pas rêver de beauté ? Pourquoi faut-il toujours qu’on copie l’Europe ? Mais c’est difficile parce que les politiques ne veulent pas nous soutenir. Les politiciens doivent nous accompagner car nous aussi on peut créer des partis politiques. Les politiciens doivent comprendre la lutte des artistes et on va travailler main dans la main.

• A la dernière édition en 2007, il y a eu un problème de transport… Pour aller au Niger, on a dû transiter par le Burkina…
- Ce sont les avions qui nous ont causé ces dommages. On a voulu passer par les compagnies nationales pour les aider à avoir de l’argent. Mais si ces compagnies n’ont pas d’avions qui vont jusqu’à Niamey, que pouvons-nous faire ? Ce sont elles qui ont des problèmes, ce n’est pas nous. Les compagnies africaines ne peuvent pas arriver au Niger et elles s’arrêtent au Burkina Faso. Du Burkina, nous mettons donc des cars à la disposition de nos invités. C’était aussi un problème de pays.

• Mais il y avait aussi des difficultés financières…
- Non, quelles difficultés financières !? Ce n’était pas cela du tout. Le problème, c’est qu’il n’y avait pas d’avions qui vont jusqu’à Niamey. Donc, on a loué des cars neufs climatisés qui sont tombés en panne eux aussi. Mais ce n’est pas méchant, ce n’était pas de notre faute. On a donné le marché à des compagnies nationales qui n’ont pas la possibilité d’aller directement au Niger. Les avions partaient d’Abidjan à Ouaga. Il y a aussi le fait que les dates ne concordaient pas. On n’a que deux vols par semaine du Niger vers la Côte d’Ivoire ou du Niger vers le Mali. Ce n’était pas une difficulté financière. Le FIMA 2007 a été un succès total. Mais le transport faisant aussi partie de notre organisation, si les gens ne sont pas contents à ce niveau, c’est qu’on a échoué un peu quelque part. Voilà !

• Une dernière question sur le FIMA. Vous vous ouvrez plus aux médias européens et autres qu’à ceux du Niger et de l’Afrique ?
- Non, ce n’est pas vrai ! On a toujours donné de la chance à la presse internationale vivant sur le contient et aux différents organes nationaux. Africâble qui a retranscrit l’évènement en direct est bien africaine. Quant à TV5, c’est notre partenaire depuis le début. CNN, France2 et les autres viennent d’elles-mêmes et la plupart du temps, c’est la Télé que nous avons choisie qui leur donne les images. Cette année, c’est Afrique Magazine (AM) qu’on a invité car il couvre tout le continent et il fait bien notre affaire.

• Quelle collection avez-vous présenté à Afric Fashion Show ?
- L’Afrique et l’Orient. C’est une tendance sublime pour essayer quand même de dire bonjour à la Côte d’Ivoire. Bonjour au boubou africain qui tire son origine du caftan marocain. J’ai voulu simplement montrer que l’Afrique existe. Juste pour dire que l’Afrique, ce n’est pas seulement la Côte d’Ivoire ou le Niger, c’est aussi le Maroc, la Tunisie…Il n’y a pas dix Afriques, il n’y a qu’une seule.

• Où travaillez-vous ? Quelle est votre base ?
- Je n’aime pas dire voici ma base. Je suis au Maroc, à Abidjan, à Dakar, au Niger, à Paris, à New York… Je suis partout et j’ai partout des boutiques. On ne peut pas avoir de base en Afrique. Je suis au Niger mais le Niger est un pays un peu difficile, un peu complexe mais magnifique à la fois.

• Où fabriquez-vous les sportswears ?
- Au Maroc. Je produis mes sportswears au Maroc. Je veux que tous les Africains viennent produire là-bas car c’est un pays sublime. Je veux aussi donner une chance aux Marocains. Je n’ai pas envie d’aller produire en Chine. Parce que le combat est de valoriser le continent africain. Je suis le président des couturiers africains. Donc j’appuie les pays africains à garder leur emploi. C’est pour ça que je me bats contre la production chinoise. Je me donne une chance et j’en donne aussi une autre aux pays africains. La Côte d’Ivoire doit aujourd’hui créer sur place.

• Qu’est-ce qui a motivé le choix du Maroc ?
- J’ai travaillé beaucoup en France, en Turquie et en Chine aussi mais j’ai préféré garder la base au Maroc. Il y a la main d’œuvre qualifiée.

• A l’atelier de réflexion, les jeunes ont dénoncé la mauvaise distribution des créations africaines…
- On trouve les sportswears Alphadi dans les boutiques Alphadi. Les jeunes ne viennent pas chez nous. Ils ont peur de rentrer. Mais ce n’est pas cher. Il suffit de demander. De toutes les façons, les gens ont commencé à comprendre qu’on peut le faire. Il faut que les jeunes viennent prendre conseil avec nous, avec la fédération. On doit aussi nous battre pour que la fédération des créateurs africains ait une base et des moyens comme n’importe quelle fédération. Les fédérations de football, de basket-ball ont toutes des moyens. Notre fédération n’a pas de moyen et on luttera pour en avoir. Il nous faut donner beaucoup plus de visibilité à nos adhérents et à la jeunesse qui veut aussi savoir comment on travaille. Il est grand temps que les financiers commencent à comprendre qu’on a besoin d’eux, qu’on a besoin d’investissement pour grandir nos marques et nos productions.

• Avec les inquiétudes liées aux problèmes de distribution et de fabrication, comment amener les jeunes à s’intéresser à la couture ?
- Il faut leur faire comprendre que la couture est un métier comme tout autre. On doit leur donner la chance d’aller dans de bonnes écoles. Et là, c’est uniquement nos politiciens qui doivent penser à le faire. Pour être un très bon couturier, il faut que les enfants soient formés. Il y a beaucoup de génies en Côte d’Ivoire mais il faut leur donner ce côté technique qui est la formation. Le combat, c’est aussi être professionnel, faire du beau travail, ne plus copier l’Europe et être avec les Africains.

 

 

Par omar_tani@yahoo.fr

 
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