
07/10/2012 (10h00)
C’est à l’aide d’une béquille que Koffi Assalé André (si vous préférez, Assalé Best) se déplace depuis quelque temps. Autant dire difficilement. Le poids des ans, la maladie (des problèmes cardiaques) mais surtout un accident de la circulation qui l’a plongé dans un coma de 3 jours ont eu raison de la santé de celui à qui la Côte d’Ivoire doit l’une de ses meilleures générations de musiciens. Gendarme de profession, son amour pour la musique le distingue très vite. Assalé Best est envoyé en France en 1971 d’où il revient avec un certificat Technique n°2 option Harmonies et le grade de chef de musiques option Harmonies. On lui confie alors l’orchestre philharmonique de la gendarmerie Nationale dont il écrit les plus belles pages avant de se mettre avec Ernesto Djédjé. Chez les zyglibythiens, en plus d’être instrumentiste, Assalé Best écrit et traduit en écriture musicale toutes les compositions d’Ernesto. Il s’occupe de ses arrangements. La disparition brutale du Gnoantré National en 1983 le conduit à l’ORTI aux côtés des Manu Dibango, Boncana Maïga. Détecteur de talents, il va y faire éclore les talents comme Chantal Taïba, Aïcha Koné, Nayanka Bell, Waïper Saberty, Nemlin Paul… L’Etat de Côte d’Ivoire reconnaissant lui décerne en 2008 une médaille de Chevalier dans l’ordre du mérite. «J’ai joué ma partition, j’ai fait ce que je devrais. Je laisse la place aux jeunes». Et pourtant, Assalé Best est encore bon pour le service, pourvu qu’on le lui demande.
• Depuis environ deux mois, vous résidez pratiquement à Bouaké. Qu’est-ce que vous y faites ?
- Je suis à Bouaké sur sollicitation de l’Université Alassane Ouattara de Bouaké. C’est plus précisément la directrice du Centre Régional des Œuvres Universitaires (CROU) de cette université qui m’a fait appel pour monter un orchestre au sein de leur structure. En compagnie de Valen Guédé. A ce sujet, je voudrais tirer le chapeau à la directrice du CROU, pas seulement pour m’avoir sollicité. Mais j’estime qu’elle a vu juste en créant un orchestre au sein de l’université. En dehors des études académiques, les étudiants doivent avoir ce type de distractions qui les occupent sainement. Quand l’étudiant sait qu’il y a quelque chose pour le distraire, il se maintient pour faire ses études.
• Alors, quel jugement portez-vous sur les jeunes dont vous avez la charge ?
- Bon, il y a certainement des talents cachés. Parce que le talent ne se révèle pas du jour au lendemain mais à force de travail. Je pense qu’il y a quelques talents au niveau de la chanson, du piano, de la batterie, etc. Il y a quelques filles qui chantent juste pour le moment. Elles ne sont pas encore de bonnes musiciennes, mais c’est déjà bien. Je pense qu’elles iront loin. On commence toujours comme cela. Pour les Chantal Taïba, Monique Séka, Waïper Saberty, Nemlin Paul ça a été pareil.
• Décidément, votre rôle de formateur vous colle à la peau…
- Exactement ! J’aime bien former, parce que moi-même j’ai été formé et je pense que je connais un peu la musique. Il faut que je puisse aider à progresser ceux qui ont vraiment envie d’apprendre ce métier. Je suis heureux que d’autres personnes pensent comme moi. Et surtout à l’école, parce que c’est surtout ça. On fait des études académiques et des fois on ne sait pas toujours ce à quoi ça nous mène. On peut toujours faire concomitamment les études et la musique. C’est ce qui se fait dans les pays européens et aux USA. Je suis très heureux de la mise en place de cet orchestre.
• Nombreux sont les ivoiriens qui vous croyaient désormais en retrait de la scène musicale…
- C’est à peu près ça. Mais je continue de temps en temps. Pour le moment, je me porte bien. Quand on va définitivement mettre en place cet orchestre, je vais me retirer dans mon village à Abengourou pour me reposer.
• «Les musiciens n’ont pas de retraite», dit-on…
- Cela fait une cinquantaine d’années que je fais la musique. Je pense qu’il faut laisser la place aux jeunes. C’est ce que je dis toujours. Mais pour que les jeunes puissent nous remplacer, il faut qu’ils apprennent à jouer la musique. Parce que la musique ne se fait pas parce qu’on a échoué ailleurs. Il faut en avoir des prédispositions. Quand on a ces prédispositions, il faut apprendre le solfège. Il faut apprendre la musique pour en faire un vrai métier et en vivre.
• Qu’est-ce qui différencie votre génération de celle d’aujourd’hui ?
- A l’évidence, la différence est grande. D’abord il y a la motivation. Les jeunes gens de notre époque étaient motivés à faire la musique. A l’heure actuelle, les gens font la musique, parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire. Alors qu’au temps des Chantal Taïba, les gens aimaient le métier de musicien. Chantal Taïba, par exemple chantait déjà à l’école avec ses camarades. Elle n’avait pas encore 15 ans lorsqu’elle intégrait l’orchestre de la RTI. J’ai dû faire une procuration pour avoir une autorisation de ses parents pour qu’on la prenne à l’ORTI. Elle ne savait rien faire mais avait envie de faire la musique. Y en a d’autres qui avaient des prédispositions à la musique. On vient à la musique lorsqu’on a des prédispositions à la chanson, à la guitare, etc. On vient pour se perfectionner et devenir un musicien de talent avec le temps. C’est cela la différence. Chez la jeune génération, les gens font de la musique comme ils veulent. Les DJ par exemple. Et comme tout le monde aime ça, ils deviennent des musiciens. On ne sait pas ce qu’ils disent. Or, la musique, c’est d’abord la voix et les paroles quand on est chanteur. Chez les DJ ce n’est ni la voix ni les paroles. C’est du bruit et je ne sais pas comment ils font pour que ça puisse plaire aux gens.
• On imagine aisément votre jugement sur la musique ivoirienne aujourd’hui…
- Franchement, la musique ivoirienne est en train d’aller de mal en pis. Parce que si on ne fait pas attention, ça sera difficile de trouver de bons musiciens au sein des générations futures. Je ne vois plus de talent. Les artistes qui pouvaient jouer avec leur voix, n’existent plus comme le faisaient les Bailly Spinto. Aujourd’hui, tout ce que j’écoute à la radio, c’est du bruit.
• Vous êtes déçu ?
- très ! Pour parler comme les jeunes. Je suis vraiment deçu, parce que je ne sais pas où va notre musique. D’ici quelques années, je me demande si on va avoir sur le marché de vrais musiciens. On va tout droit dans le gouffre.
• A qui la faute, peut-être aux anciens que vous êtes ?
- La faute n’est pas aux anciens. La faute incombe aux jeunes eux-mêmes. Ils n’aiment pas faire les choses comme il faut. Alors que pour exercer tout métier, il faut l’apprendre. Ils n’ont pas le courage d’apprendre. Plus encore, en raison de la situation politique depuis plusieurs décennies, les gens ne s’occupent plus de ça. Ils ne sortent plus le soir pour aller se distraire. Dans le temps avec les européens, la distraction après le travail, c’est faire un tour en boîte pour écouter de la bonne musique. Les Européens sont partis. Il n’y a plus personne. Avant il y avait l’Hôtel Ivoire, l’Hôtel du Golf et les endroits où les musiciens jouaient pour se faire un peu de sous. Ces endroits n’existent plus. Même si ces jeunes apprennent la musique, ils vont l’exercer où et puis avoir quoi ? C’est ce qui les démotive certainement. Cela ne leur donne pas le courage d’apprendre le métier.
• Toutes ces années de pratique de la musique ont apporté quoi de concret à Assalé Best ?
- Personnellement, je suis content d’avoir fait ce que j’ai fait. D’avoir formé toute une génération de musiciens et non des moindres ! Toute modestie mise à part, je pense avoir su tirer mon épingle du jeu. J’ai appris à certains jeunes à bien faire la musique et à devenir musiciens.
• Et au plan matériel ?
- C’est de la musique que je vis aujourd’hui. A présent, je vis bien ma petite retraite. Je suis content d’avoir appris la musique aux autres et je suis content aussi de pouvoir vivre avec la musique jusqu’à présent. Moi qui n’ai pas eu de parents riches pour aller loin à l’école, je pense que la musique a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. L’Etat de Côte d’Ivoire a reconnu mon mérite en me faisant Chevalier dans l’ordre du mérite.
• Au début des années 80, vous avez été victime d’un accident…
- Effectivement ! C’est de retour d’un voyage à Abengourou que l’accident s’est produit, en 1983. Je rentrais chez moi à bord d’un taxi. Je suis resté dans le coma pendant trois jours. J’ai failli passer de vie à trépas. J’ai eu la vie sauve grâce à un médecin qui m’a reconnu en tant qu’Assalé Best. Et les médecins urgentistes ont commencé à s’occuper de moi. Aujourd’hui, je suis encore vivant grâce à ce médecin. Malheureusement, lui qui m’a sauvé la vie est décédé.
• Assalé Best a combien d’enfants ?
- J’ai 14 enfants et Dieu merci, ils sont tous vivants. Le dernier est devenu musicien comme moi. Il est à l’orchestre de la garde républicaine. Il y a un autre aussi qui est devenu saxophoniste. J’ai donc deux musiciens dans la famille.
• Vous êtes aussi planteur…
- Bien sûr ! Depuis que je savais que la retraite approchait, j’ai fait des plantations. Mais comme je ne suis pas un planteur chevronné, j’ai fait pour le moment des cultures de subsistance. J’ai planté des ignames, des bananes. Cette année, je vais me mettre à la culture de l’hévéa.
Par Claude Kipré claudekipre@topvisages.net
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