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ENTREVUE
 

MICHAEL KRA

“Katoucha me manque”

Ivoirien par son père et français par sa mère, Mickael Kra fait la fierté de la Côte d’Ivoire dans les sommets de la mode internationale. Il est discret  et peu bavard sur ses activités, mais il fait des merveilles avec ses doigts. Il était l’un des invités d’Isabelle Anoh pour Afrik Fashion Show, le 3 mai dernier, au Palais des Congrès de l’Hôtel Ivoire. Top Visages l’a rencontré. Entrevue.

 

17/05/2008 (09h00) • Au regard de tous ces jolis trucs qui sortent de tes doigts (perles - colliers - bracelets, etc.) on a du mal à te situer dans la mode. Peux-tu nous y aider ?
- Moi, je me qualifierai d’accessoiriste. Les gens me désignent comme un créateur de bijoux mais je fais plus que du bijou, je fais des accessoires. Et là-dedans, il y a des bijoux, des sacs à main, des chaussures, des bijoux de tête et tout ce qui est accessoire haute couture.

• C’est quoi accessoire haute cou-ture ?
- Le terme haute couture parce que tout est fait de A à Z à la main.

• Comment t’est venu cet amour pour les accessoires ?
- Je crois que c’est un don de Dieu. Depuis enfant, j’ai tout le temps dessiné, aimé l’art, la décoration, la peinture, la cuisine… J’ai grandi dans cet environnement-là. Donc, c’est quelque chose que j’ai cultivé. Pour moi, ce n’est pas un travail, c’est une passion. Je dirai que c’est une chance de pouvoir gagner sa vie de sa passion.

• Il y a longtemps qu’on ne t’a pas vu défiler à Abidjan…
- C’est vrai. Oui, ça fait très, très longtemps. Tout est parti du décès de mon associé américain à Abidjan en 1992. Il s’appelait Kevin Board. En fait, les gens se disaient que je ne vais pas réussir après le décès de Kevin. J’étais la partie créative et lui, la partie business. Après son décès, je me suis un tout petit peu remis en question et pour sa mémoire, j’ai décidé de quitter les Etats-Unis et d’aller à Paris pour entrer vraiment dans le monde de la haute couture. Je pense que je suis le seul Africain qui a collaboré avec des maisons de haute couture. J’ai fait des bijoux pour les maisons Pierre Balmer, Jean-Louis Scherer, Yves St Laurent… J’ai collaboré avec tous ces grands tout en gardant mon identité africaine. Ce qui est très, très difficile.

• Comment as-tu réussi à contrer le diktat des ces grandes maisons en gardant ta spécificité africaine ?
- Il faut s’imposer et trouver des solutions à tout ce qu’on vous demande. Par exemple, il y a des couturiers qui voulaient des choses qui brillent comme du strass. Alors que les strass sont en fait de faux diamants. Je leur ai dit, non, je n’utilise pas cela. Mais je peux vous donner la même brillance avec d’autres matériaux. Je fais un échantillon que je leur montre et ils disent : «ah ! c’est pas mal» C’est un processus d’éducation également. Et pour imposer un style africain, il faut pouvoir faire des choses légères. Parce que les Occidentaux trouvent souvent que tout ce qui est africain est brut ou lourd. Mais en même temps, c’est beau. Je fais souvent des bijoux bruts qui ressemblent à des gris-gris. Mais je le fais d’une manière légère qui fait rêver. C’est ça l’Afrique, c’est quelque chose de magique.

• Tu disais tout à l’heure que tu fais tout à la main. Comment arrives-tu à satisfaire les grandes demandes ?
- A l’époque, je faisais des bijoux Reine Pokou qui étaient faits de façon industrielle avec des moules. Donc, je pouvais faire deux mille de chaque pièce en peu de temps. Mais en haute couture, je ne fais que de la pièce unique. Ce qui veut dire exclusif, donc, vous fixez un tarif beaucoup plus haut.

• Vous parliez aussi d’introduction. C’est quoi dans le milieu de la mode ?
- Katoucha qui est une Africaine qui a su s’imposer a parlé de mon travail à certains couturiers. Parce que tous les couturiers s’inspirent de l’Afrique. Suivez M. Kenzo, tous ses tissus sont comme des batiks comme on le fait au Mali. M. St Laurent s’inspire beaucoup des caftans du Maroc… Il y a aussi John Galliano de la maison Dior qui s’imprègne de toutes les techniques de tissages de perles des Massaï. Katoucha leur a dit : «J’ai un frère qui fait tout cela et qui est Africain. Il suffit de travailler avec lui et vous verrez si sa marche ou non.» Et c’est comme ça que j’ai fait mes preuves. J’ai réalisé, par exemple, 16 collections pour M. Louis Ferro tout en gardant mon identité africaine. Ils ont, à chaque collection, pensé à un terme africain car ils ont de grosses clientes en haute couture qui sont des Arabes, des Africaines, des Noires Américaines.

• Peut-on s’attendre à un défilé 100% Mickael Kra à Abidjan ?
- J’aimerais beaucoup faire cela et j’y travaille. Maintenant, je suis sur la phase de monter un atelier en Afrique du Sud où j’ai la main d’œuvre qualifiante car ils sont très forts avec les perles. Le pays (la Côte d’Ivoire ; ndlr)me manque et Inch’Allah, j’aimerais venir réaliser quelque chose en solo à Abidjan.

• Quelles sont les difficultés qu’on rencontre dans ton domaine ?
- C’est de pouvoir rester et durer. Il faut être constamment à la recherche de nouvelles idées. Quand ça marche et que vous avez du talent, on vous copie. Alors, il faut tout le temps aller de l’avant et travailler. Il n’y a pas d’autre secret que de travailler.

• Y a-t-il encore du racisme dans le milieu quand tous les grands cherchent les matières africaines ?
- Certains diraient oui. Mais moi, je prends beaucoup plus mon côté africain comme un avantage. Avec la situation actuellement en France, beaucoup de gens disent que quand on est Black, c’est difficile. Au contraire, je dis que c’est un avantage car tout ce qu’on a en Afrique, c’est notre culture, notre tradition, notre savoir-faire. Il ne faut pas qu’on se laisse dénaturer ou qu’on se laisse impressionner ou diminuer par les préjugés d’Occidentaux.

• Comment as-tu connu Katoucha ?
- On s’est connus quand elle a quitté le Sénégal et moi la Côte d’Ivoire. On est arrivés en France à la même période. C’était en 1979, on avait 19 ans. Katoucha voulait devenir mannequin et tout le monde se moquait d’elle en disant ceci : «Tu n’arriveras jamais, tu es trop maigre, tu n’as pas de sein, tu es comme si, tu comme ça.» Et moi également, je rêvais de la mode et tout ça et je suis parti aux Etats-Unis. Chacun a fait son petit bonhomme de chemin, elle à Paris et moi aux Etats-Unis. Je voyais les grands magazines avec Katoucha qui montait. Moi, pareil avec les bijoux Reine Pokou. Katoucha est ma jumelle cosmique, c’est quelqu’un avec qui je m’entendais. On se regardait et on se comprenait sans parler, quoi. On se ressemble sur beaucoup de plans.

• Aujourd’hui, elle n’est plus…
- Elle me manque beaucoup mais vous savez, la mort fait partie de la vie. Et Katoucha va rester plus grande que la vie pour tout ce qu’elle a fait. Quand Katoucha défilait sur les podiums, elle incarnait toute l’Afrique, elle avait tout un continent sur ses épaules. Et c’est ça la grandeur parce qu’elle a su beaucoup donner. Elle me manque mais elle est là à travers moi, à travers les gens, à travers tout ce qu’elle a fait car l’esprit ne meurt jamais. Je voudrais que les gens se souviennent de Katoucha comme un beau jour de soleil dans la vie. C’est comme ça qu’il faut penser aux gens.

• Comment vois-tu l’avenir de la mode en Côte d’Ivoire ?
- Ecoutez, ce que j’ai vu hier (3 mai) au Palais des Congrès de l’Ivoire, je trouve qu’il y a un vivier de talent. La Côte d’Ivoire a été pendant longtemps la vitrine de la mode en Afrique Occidentale. Ç’a été un pays d’avant-garde. C’est vrai qu’il y a eu les évènements qui se sont passés mais j’ai beaucoup d’espoir et je remercie Isabelle Anoh qui a réussi à remettre Abidjan sur la carte en tant que capitale de la mode africaine. Abidjan est un petit bijou qu’il faut vraiment qu’on préserve.

• Que fais-tu quand tu n’es pas dans la création, dans la mode ?
- J’aime beaucoup faire la cuisine. J’écris aussi. J’écris tout le temps ma vie, mon expérience.

• Tu as publié récemment un livre ?
- Oui, j’ai un livre qui est sorti sur toute ma carrière et qui s’appelle : Mickael Kra : Bijoux entre le glamour parisien et la tradition africaine. Il est publié aux éditions Arnold, un éditeur allemand. Le livre est en anglais et en français. Ce sont 200 pages de photos ou j’ai privilégié vraiment le bijou et tout ce qui est derrière la mode : le maquillage, la coiffure, la photographie, les mannequins...

• Quels sont les termes qui t’intéressent quand tu écris ?
- J’écris sur le quotidien, sur mes voyages, sur mes impressions, sur mes amis. Mais ça n’a rien à voir avec la création.

• Toi et le cinéma ?
- J’ai travaillé sur un film de Walt Disney qui a été d’ailleurs tourné en Côte d’Ivoire. Il s’appelait Baby avec Patrick Magwen. C’était l’époque ou j’étais entre les Etats-Unis et Abidjan. Mais le cinéma français n’est pas aussi fort que son homologue américain.

• Quel est le dernier film que tu as regardé ?
- Je ne vais même pas au cinéma.

• Es-tu marié ?
- Je suis célibataire sans enfant.

• Ce sont tes cheveux naturels ou il y a des mèches dedans ?
- (Rires). C’est mon look, mes cheveux sont longs.

• Ça fait combien de temps que tu ne les a pas coupés ?
- Oh ça fait des années ! Plus de 15 ans, je dirais.

 
Par omar_tani@yahoo.fr
 
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