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Kafzo, artiste ghanéen

 
  “Un bon musicien doit avoir une mentalité de voyageur”  

Le musicien ghanéen Kafzo (Alex Kwamé Frimpong) est un artiste moderne mais il a les pieds et la tête dans la tradition. Un savant dosage de deux réalités de vie qui font de lui un talent émérite. A Abidjan depuis quelques semaines, l’artiste nous a accordé une interview pleine d’enseignements.

 
 


21/10/2012 (09h00)

Lorsqu’il a dit pour la première fois à ses frères qu’il serait un grand chanteur, Alex Kwamé Frimpong (Kafzo) a été durant de nombreux jours objet de moqueries. Et pourtant, ce descendant du roi des Ashantis ressentait les choses fortement. Mais le destin le conduira à chausser d’abord les crampons pour devenir un grand footballeur dans de nombreux clubs locaux où il eut pour coéquipiers des stars du foot ghanéen comme Franck Amankoa, Odantey Lamptey, Osei Kuffour… En 1986, il reçoit le trophée du meilleur footballeur du District Ouest du Ghana. Mais, son amour pour la musique prendra le dessus sur le foot, malgré le refus de son père qui le préparait à prendre sa relève pour gérer les affaires de la famille. Dans les années 90, tout s’enchaine. Il crée son premier groupe musical les «Santo Boys» puis un autre avant de se faire embaucher par l’orchestre les Boom Talents où jouait déjà Kodjo Antwi. Des tournées au Ghana, en Côte d’Ivoire, au Liberia…Puis, en 1996, il décide de voler de ses propres ailes. Un premier album «Sor Nye Benwo» puis trois autres dont «GlouJazz», mélange de Zouglou, de High life et de Jazz et le tout dernier (le cinquième dénommé Awoulaba). Sa musique bien élaborée, sa voix mélodieuse qui sort des profondeurs de son âme et ses grandes capacités de danseur font de lui, l’un des vétérans du high life, très «dangereux» sur une scène live.

• Tu es très régulier en Côte d’Ivoire toi…

- Oui, j’adore ce formidable pays. J’y viens plusieurs fois dans l’année. Je fais de la recherche musicale et la Côte d’Ivoire m’apporte beaucoup dans ce sens. Mais là, je suis venu prendre mon visa pour la Belgique où je dois jouer avec mon groupe «The Kasapreko’s» dans quelques jours. Je suis là aussi par amour pour une femme que j’avais perdue de vue et que j’ai enfin retrouvée. Depuis dix ans, ça a été long, c’était elle ou rien mais là, je suis satisfait et heureux car la patience et la volonté ont fini par payer.

• Tu es venu chercher femme ici ou faire ton travail ?

- Les deux (rires). La musique, c’est mon monde, c’est tout pour moi, mais ici, je suis tombé amoureux d’une ivoirienne. Mais c’était dur. Durant plus de dix ans, je n’ai pas baissé les bras car j’y croyais. J’ai pris mon temps pour l’amener à réaliser que je suis l’homme de sa vie et je ne suis pas prêt à la lâcher après tant de péripéties.

• Il y a de belles femmes au Ghana et tu fais tout ce trajet pour prendre une de nos sœurs ici ?

- Pourquoi dis-tu cela ? Sais-tu que le cœur t’emmène souvent là où se trouve l’amour ? Et puis, je ne suis ni ivoirien, ni ghanéen. Je suis un africain qui a juste été «empaqueté» au Ghana. Tous les pays africains sont miens donc je me sens à l’aise partout sur le continent. Mais comme je l’ai dit, la Côte d’Ivoire est spéciale dans mon cœur. Elle m’a aussi touché par sa musique sur laquelle je travaille énormément.

• Le Zouglou, n’est-ce pas ?

- Yes ! Tu sais, quand tu écoutes le Zouglou ou d’autres musiques ivoiriennes comme le Zoblazo, il y a de nombreuses similarités avec ce qui se fait au Ghana (Amponsah, Bôbôbô, High life…). Je suis venu en Côte d’Ivoire au début des années 2000 pour mieux connaître cette musique originale, typiquement africaine. Puis, j’ai sorti mon quatrième album «Gloujazz», fusion de Zouglou, de High life et de Jazz. Une expérience très enrichissante pour moi. Mais je voudrais dire, que la musique dans son ensemble doit se nourrir, s’enrichir au contact d’autres musiques afin de ne pas rester statique. C’est la raison pour laquelle je suis un partisan de la recherche, de la fusion des rythmes et des sonorités pour essayer de lui apporter plus d’innovation afin qu’elle parte à la conquête du monde. Cependant, elle doit avant tout rester authentique. C’est un exercice périlleux, mais pas impossible. Cela demande juste beaucoup de travail.

•…

La plupart des artistes musiciens chanteurs qui ont compris ça sont bien en vue. Ecoutez un peu la musique nigériane de ces dernières années. Un assemblage de rythmes qui donnent de l’Afro musique : un soupçon subtile de Juju music combiné au Zouglou, au High life par moment et c’est le succès. Il faut qu’on apprenne à avoir l’oreille musicale. Je te donne d’autres exemples : le chanteur Fally Ipupa, il fait du High life, mais il a mixé la chose avec de la Rumba, du Makossa, des influences musicales ivoiriennes aussi et à cause de sa superbe voix, on aime. Si tu veux être un bon musicien ou un bon chanteur, il faut avoir une mentalité de voyageur, de chercheur. La musique de Meiway tire sa source des rythmes ghanéens et à cela, il ajoute son désir de curiosité, sa soif de découverte et sa volonté de faire toujours mieux. comment voulez vous qu’il n’ait pas de succès à chaque sortie ? C’est un artiste international, il sait comment faire de la bonne musique ! Il ne s’agit pas seulement de rentrer en studio pour sortir un album. Il faut apprendre à jouer d’un instrument, voir au-delà de ce qui a déjà été fait tout en s’appuyant sur nos richesses.

• J’ai l’impression que tu es très ancré dans la musique africaine du terroir…

- Ah oui ! Je suis de ceux qui ne veulent pas que les africains perdent leur valeurs musicales traditionnelles. Nous avons une richesse d’instruments, de rythmes que nous devons explorer. Un artiste africain ne peut pas rapper mieux que Jay-Z. S’il veut faire du rap, il doit s’appuyer sur la musique de chez lui et faire de la fusion avec une marge importante de ce qui lui appartient et non de ce qu’il emprunte ailleurs. Mais cet artiste a la possibilité aussi de bien faire le Zouglou de chez lui avec de bons textes, une bonne voix, et le même Jay-Z le respectera pour son travail. C’est pour ça que j’ai aimé Ernesto Djédjé. Il était original, il revalorisait à sa façon les rythmes de chez lui. Mais il n’est plus et il n’y a personne pour prendre sérieusement sa relève. J’ai l’impression qu’en Côte d’Ivoire, les vétérans de la musique sont vite rangés aux oubliettes et pourtant, ils ont fait les meilleures musiques. Au Ghana, les vétérans sont toujours d’actualité. On les joue à la radio, à la télé, leurs chansons sont interprétées par les orchestres à longueur de journée dans les maquis ou dans d’autres espaces.

• Tu as cinq orchestres qui tournent bien, tu es à ton cinquième album, et pourtant, tu te fais discret au point où ta présence en Côte d’Ivoire passe inaperçue…
Pourquoi ?

- Je ne veux pas entrer dans certains détails, mais de là où je viens, selon mes origines familiales, il y a plein de choses que je ne peux pas faire. Pour que je vienne à la musique, ça a été un combat, de nombreuses pressions familiales pour que j’abandonne les choses. Mais Dieu merci, tout est rentré dans l’ordre quand mon père a réalisé qu’il ne pouvait pas m’arrêter. Mais, j’ai été formé pour savoir me tenir dans la société. Quand tout le monde te connait, cela ne veut pas dire que ta vie sera belle. Je ne fais pas de la musique pour être fier, orgueilleux, pour me faire voir. C’est une passion, certes, mais avant tout mon travail. Trop de popularité attire vers toi les mauvais amis, l’hypocrisie, la jalousie…
Si j’ai un programme, je joue et quand je finis, je suis dans mon coin, chez moi. Ça c’est moi, c’est comme ça que je vis.

• Oui, mais c’est dans le cadre du travail justement qu’on te demande de te faire voir un peu (rires)…

- Je fais les choses par étape. Je prends toujours mon temps. Etre connu ne veut pas dire que tu as la paix, que tu es en paix. Les gens pensent que tu as l’argent, pourtant rien de tout cela. Je suis un artiste, mais j’aspire à la tranquillité. J’aime passer inaperçu, mais mon travail parle pour moi. Tu sais qu’ici je prends tranquillement le gbaka dès fois ? J’adore ! Chez moi, ce serait une chose impensable (rires). Mais je te rassure, j’ai de nombreux projets dont des collaborations musicales. Je pars en Belgique, je reviens…

• Tout à l’heure, avant l’interview, tu as très mal réagi quand tu as vu des CD piratés…

- Oui, cela m’a rendu triste. Au Ghana, je fais partie des administrateurs du Bureau des droits d’auteurs, l’équivalent du BURIDA, ici. Nous ne pouvons pas arrêter la piraterie en un seul jour, mais nous pouvons amener les gens à comprendre au fil du temps que la piraterie est mauvaise. Kwamé Alex Frimpong Kafzo est un chanteur, mais tu ne verras jamais son CD trainer chez les pirates, jamais ! Nous sommes piratés dans les autres pays car les pirates s’exportent; puisque chez nous, la loi est stricte, ferme. Trois ans de prison minimum si on te prend. Mais en Côte d’Ivoire, ce n’est pas possible ! Je tombe des nues ! Soum Bill, Alpha Blondy, Meiway, Ismaël Isaac, Monique Seka, Woya, Aïcha Koné…des artistes que nous aimons au Ghana et que nous interprétons souvent en live…tout ce monde est piraté. Mais comment vont-ils gagner de l’argent ? Ils entrent en studio, dépensent leur argent, leur énergie, leur temps, paient les médias comme vous et après ils contactent une maison de distribution. S’ils ont de la chance 250 francs par exemplaire vendu ou cent francs, cinquante pour certains. Mais tu vas vendre combien d’albums pour avoir quelque chose pour vivre décemment ? Il y a des gens que j’ai attrapés avec des CD de

Bébé DJ, qui n’est pas un artiste ghanéen. Mais je les ai envoyés à la police, direct ! J’ai appelé le manager de bébé Dj pour qu’ils viennent prendre des sous, il n’est pas venu, l’argent a été déposé dans les caisses de notre société de droit d’auteur. Je sais que la loi existe ici mais elle n’est pas appliquée, et c’est dommage.

• …

- Attends, quelqu’un te vole ton téléphone portable tout de suite, ou encore ton habit, si tu l’attrapes, tu fais quoi ? Tu l’envoies à la police non ? Alors, pourquoi quand on attrape quelqu’un qui vole la propriété intellectuelle d’une tierce personne, on devrait le laisser libre de tout mouvement ? Je ne comprends pas du tout ce système et j’ai mal. Tu vas à Adjamé, les gens sont assis devant leur ordinateur et il t’appellent «Viens je vais te donner la musique de Petit Yodé et l’Enfant Siro». Tu leur donnes cent francs, deux cents et tu as ça dans ton téléphone. Les gens souffrent pour sortir des albums et c’est comme ça qu’on les remercie ? Tu fais ça chez moi, on te prend ton ordinateur et on le brûle. Tu as une mélodie qui ne t’a pas été donnée officiellement par une maison habiletée à exploiter les œuvres musicales, comme MTN, par exemple, j’ai le droit de prendre ton téléphone et on part à la police. C’est du vol.

 

 

Par Stéphie Joyce
stephiejoyce@topvisages.net

 

 

 

 
   
     


Hebdo N° 1001
 

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