31/05/2008 (10h00) • C’est la première fois que tu reçois des journalistes chez toi ?
- Oui ! J’ai été surprise que je sois appelée samedi, un jour off et qu’on ait envie de travailler. Si ça ne gêne pas les journalistes de bosser un jour off, ça ne me gêne pas non plus.
• C’est un choix que tu as fait de ne pas recevoir la presse chez toi, à la maison ?
- Non ! Mais en général, c’est en semaine qu’on me contacte pour prendre rendez-vous à mon bureau. De toutes les façons, ça me fait plaisir de vous recevoir chez moi.
• Tu as aussi séparé ta famille de tes activités publiques ?
- Je pense qu’il ne faut pas mêler ces deux mondes-là. Je fais quelque chose qui me passionne, ma famille m’accompagne mais je ne veux pas mélanger les genres. C’est pour cela qu’en dehors de mon travail, je ne suis pas dans les mondanités. Je me consacre à ma vie de famille. Il y a un temps pour chaque chose.
• Vous avez combien d’années de mariage ?
- 18 ans de mariage. J’ai trois enfants dont une fille de 20 ans, un garçon de 15 ans et une autre fille de 13 ans.
• On a entendu dire que monsieur faisait de la politique.
- Ah bon ! C’est vous qui me l’apprenez. Mais le nom Djomand est tellement courant, ça peut être une confusion. Djomand, c’est aussi bien ébrié qu’aladjan. Moi, je suis née Bognini, une vraie Bassamoise.
• Ceci dit, que devient Désirée Djomand ?
- Je suis passée de la culture au développement local. Ce qui élargit mon champ de compétences. Notre ONG, Africa Culture Developpement, s’est positionnée dans le cadre des renforcements des capacités et des projets.
• C’est quoi le renforcement des capacités ?
- C’est de donner les outils nécessaires aux opérationnels, aux personnes qui travaillent dans un secteur bien donné d’améliorer leur aptitude à faire une tâche. Le fait qu’ils acquièrent de nouveaux matériaux, de nouvelles connaissances leur permet de devenir beaucoup plus puissants. Mieux informés, mieux outillés, ils sont plus opérationnels. En général, on réduit les renforcements des capacités à la formation mais, ça va au-delà. Dans le renforcement des capacités, on doit entendre formation, activités d’accompagnement. Qui peut avoir un sens élargi ou être un suivi ou les moyens de réaliser quelque chose.
• On peut en déduire que tu aides les gens à s’insérer ?
- Pas forcément ! On peut aider à s’insérer mais cela dépend du cadre dans lequel se passe le renforcement. Par exemple, dans le cadre des OMD, (Objectifs du millénaire, un pacte mondial pour le développement signé entre l’ONU et tous les Etats membres, ndlr), ce sera de donner des connaissances aux organisations qui travaillent pour ces différents objectifs. Ce sera aussi de donner l’information à la presse, d’appuyer et d’accompagner les jeunes à s’insérer. Pour les jeunes, ce sera de leur donner beaucoup plus d’outils, multiplier leurs chances de s’insérer dans le tissu économique. Aux ONG, de leur apporter la formation qu’elles ne pouvaient pas avoir parce qu’elles n’avaient pas un budget. Aux médias, on leur apporte la matière première pour qu’ils relaient les informations au grand public. Retenons que les OMD ne sont pas seulement l’affaire des Etats qui ont signé la déclaration du millénaire. Il faut que les populations se réapproprient ces objectifs afin que chacune, à son niveau, contribue à leur mise en œuvre.
• Qui a déjà bénéficié de ces formations au niveau de votre ONG ?
- Les municipalités. En fait, les OMD sont nés de l’engagement des Etats et de l’ONU à lutter contre la pauvreté et à lutter contre la dégradation de l’environnement, à promouvoir la santé et le bien-être des populations et à demander à ce que le secteur privé accompagne les Etats à changer le quotidien des populations. Pour ces huit objectifs-là, on a des personnes clefs qui doivent aider leur réalisation. Les objectifs étant nés en 2000, la guerre est arrivée en 2002. En Côte d’Ivoire, c’est le ministère du plan et du développement, à travers sa direction de la stratégie de réduction de la pauvreté qui s’occupe de la mise en œuvre des OMD. Maintenant que nous entrons dans une période de post-conflit, nous sommes en train de donner de la voix pour dire qu’il faut que nous nous réapproprions les OMD pour aller de l’avant. Nous, au niveau d’Africa Culture Developpement, nous avons conçu et mis en place dans les municipalités la plate-forme municipale des programmes et partenariats innovants. Aujourd’hui, cette plate-forme de l’Union des villes et communes de Côte d’Ivoire (UVICOCI) est engagée avec les Japonais dans le cadre d’un forum d’appui au pays. D’ailleurs les maires vont aller dans ce cadre, le mois prochain, au Japon. Ils ont un volet OMD que nous avons mis en place pour pouvoir accompagner les populations à cette mise en œuvre. De manière concrète, depuis 2007, nous avons donc identifié les cibles qui sont incontournables pour que les OMD fassent partie de la réalité des Ivoiriens. Nous avons les ONG qui travaillent dans les huit objectifs qui sont en train de s’immatriculer chez nous pour pouvoir en bénéficier. Notre engagement est d’offrir cette formation gratuite avec l’aide des agences onusiennes. Nous avons choisi les médias parce c’est un relais de communication très puissant qui touche énormément de personnes. Particulièrement en Côte d’Ivoire, il faut qu’on arrive à consolider notre cohésion.
• Dans le cas des médias, comment la formation se passera concrètement ?
- Les gens seront formés dans chacun des huit objectifs. Il faut qu’ils sachent ce c’est que l’OMD sur l’extrême pauvreté, l’OMD sur la faim… Qu’est-ce qu’on peut faire ? Qui est concerné ? Les médias auront la matière première qu’ils diffuseront. Dans l’objectif 8, on demande aux entreprises de s’impliquer, de jouer leur rôle social afin que les choses changent. Mais nous constatons aussi qu’on ne peut pas faire des affaires dans un environnement qui n’est pas stable. Il y a les jeunes diplômés qui sortent de l’école et qui n’ont pas de structure pour leur donner le minimum pour affronter le marché de l’emploi. Nous, nous proposons à ces jeunes d’assurer leur leadership. ACD va pouvoir, par exemple, leur donner en termes de connaissance, l’élaboration d’un CV, une formation en entretien d’embauche, une formation pour élaborer une lettre de motivation. Par rapport au patronat, nous allons proposer une plate-forme des jeunes pour faire connaître leur projet. Peut-être que les meilleurs CV seront retenus.
• Si les formations sont gratuites pour ceux qui en bénéficient, elles ne le sont pas pour ceux qui les donnent. Alors, qui paye ?
- C’est nous qui payons et personne ne nous finance. Nous donnons des formations aussi bien dans le domaine du VIH/SIDA qu’au niveau du développement local, l’éducation, la santé, l’environnement. Et le fruit de ces formations qu’on propose aux entreprises nous permet de faire des activités caritatives. On ne reçoit rien de l’Etat… Peut-être qu’après, l’ONU va nous aider. Mais ce qui est sûr, les agences ont donné leur accord de principe pour nous accompagner dans notre volonté de renforcement des capacités dans trois cibles : ONG, médias et leadership jeunes.
• Et les formateurs vont travailler gratuitement ?
- C’est gratuit également à ce niveau. Nous avons l’expertise mais nous avons demandé aux facilitateurs des agences onusiennes et des ministères techniques qui sont en lien avec les OMD de nous aider à travailler. Mais les facilitateurs qui interviennent dans le domaine du renforcement des capacités ne demandent pas de l’argent.
• Il y a maintenant beaucoup d’ONG…
- La difficulté en Côte d’Ivoire, c’est que pour être une ONG, il faut passer par deux étapes. D’abord, il faut être reconnu en tant qu’association et puis après une année d’activité, le ministère des affaires étrangères vous reconnaît comme ONG s’il approuve les activités que vous avez exécutées au cours d’une année. On n’a pas un ministère qui est là comme partout ailleurs qui s’occupe des ONG. Maintenant par abus de langage, toutes les associations prennent le nom d’ONG. Les ONG internationales sont financées par leurs pays d’origine qui leur donnent de l’argent à travers les collectivités pour venir aider les pays en voie de développement. Sous nos tropiques, quelques municipalités, quelques conseils généraux font des gestes ponctuels aux associations ou aux ONG.
• Où est situé le siège d’ACD ?
- Le siège de l’ACD se trouve dans les locaux de l’INSTEC à Treichville en Zone 3. L’INSTEC a une partie de ses bureaux à la rue des Carrossiers.
• Combien de personnes travaillent avec toi ?
- Nous avons cinq permanents. Les bénévoles, c’est au cours des activités qu’on lance un appel d’offre.
• Il y a que ce n’est pas dans le domaines de ONG qu’on t’a connue… On t’a découverte comme galeriste. Que s’est-il passé ?
- (Rires) Oui, c’est vrai que j’ai démarré ma carrière culturelle en ouvrant une galerie. Puis après, est venue la fondation culturelle Expression Azimuts. A un moment donné, ç’a été difficile de concilier activités mercantiles et activités caritatives. Donc, j’ai dû faire un choix douloureux parce que je ne pouvais pas être aux deux endroits en même temps. J’ai donc gardé les activités de la fondation Expression Azimuts. Dans le cadre des activités pour récolter des fonds, c’est la fondation qui le fait. Tout ce qui est renforcement des capacités est assuré par mon ONG.
• Oui mais, il n’y avait pas que ça, tu avais aussi une marque de vêtements…
- C’est vrai. On avait Ebanian qui était notre griffe de vêtements. Il faut noter que la mode a financé une partie de nos activités. Le problème, c’est que quand j’étais absente, mes clients avaient du mal à travailler avec mes collaborateurs. Donc, j’ai stoppé la mode mais je continue quand même à faire de la création pour un carré de clients très fidèles.
• La galerie est maintenant fermée ?
- La fondation a pris le siège de la galerie. C’est-à-dire que les locaux qui servaient pour la galerie Afric Folie sont occupés actuellement par la fondation Expression Azimuts. Avec la crise, on a été obligés de fermer le siège de la fondation et on a fait le déménagement à Treichville. Lorsque les choses vont repartir de plus bel, on va rouvrir le siège du Plateau.
• Apparemment, tu touches à tout. Quelle a été ta formation initiale ?
- Ma formation initiale, c’est la gestion. Et avec l’aide du directeur de la mission de coopération française, j’ai préparé un DESS en action culturelle. Quand j’ai fini, l’ambassadrice des Etats-Unis d’alors m’a dit que ce serait bien que j’aie aussi des notions au niveau des collectivités. C’est comme ça que j’ai passé un certificat sur la gestion des collectivités de la coopération décentralisée à l’institut de la banque mondiale. Après cela, j’ai passé un DESS en ressources humaines car cela faisait beaucoup de monde que j’avais commencé à gérer. Je me suis retrouvée avec une multitude de diplômes.
• …
- Par exemple, je travaillais tranquillement dans la culture quand l’ambassadrice des Etats-Unis a voulu qu’on fasse des choses dans l’environnement. Pendant deux ans, on a travaillé avec les municipalités du district d’Abidjan sur l’environnement. J’étais loin d’imaginer qu’un jour j’allais travaillé sur la gestion des déchets. Et puis après j’ai atterri dans le VIH/SIDA, en faisant des activités sur la culture et sur l’environnement car il fallait toujours qu’il y ait un volet VIH/SIDA comme le ministère de la lutte contre le SIDA le demandait. Des partenaires des Nations Unies à Genève m’ont prise dans leur réseau et on a commencé à faire des formations un peu partout en Afrique sur le VIH/SIDA. Je n’ai pas le temps de m’ennuyer car dès qu’une activité prend fin, je passe à un autre volet. Dès qu’un financement se bloque quelque part, je passe à un autre. Avec la mode, je gagnais de l’argent mais de l’autre côté, il y avait ma passion qui m’accaparait. Il m’a fallu donc faire un choix. Dans le renforcement des capacités, je travaille le matin en faisant de la formation et
l’après-midi, je mets en œuvre mes projets.
• Tu as eu les bonnes adresses, pourquoi tu n’as pas voulu travailler dans une ambassade ou dans une mission de coopération internationale ?
- Vous voulez que je sois bureaucrate ? C’est vrai que j’ai eu des propositions mais ça ne m’intéresse pas car je vais scléroser. Si j’ai choisi le développement local, c’est pour pouvoir voler d’un secteur à un autre. J’ai besoin de faire ce que j’ai envie au moment où j’ai envie en fonction des opportunités. Je n’ai pas envie d’être bureaucrate.
• On va finir par croire que tu es une philanthrope.
- Mais c’est ma passion ! J’aurais pu avoir de belles voitures, de beaux bijoux comme le fait tout le monde mais je suis incapable de penser à moi. Je suis portée vers les autres. C’est un choix.
• De quoi vis-tu quand tu redistribues aux autres tout ce que tu gagnes ?
- C’est vrai, je n’ai jamais eu le temps de penser à moi. C’est vrai que je fais beaucoup de consultances aussi. Je fais aussi beaucoup de décoration. Je n’ai plus ma galerie mais je cours toujours après les peintres, les sculpteurs… Dans mon hyper activité, il y a aussi du bon puisque aujourd’hui, j’ai réussi à me faire un nom. Cela me sert.