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FRANCOIS TAHI, pionnier de la production

 
  “L’avenir de notre musique dépend du Président”  

François Tahi n’est pas heureux quand il parle de la musique ivoirienne. Cette musique dont il a été l’un des grands promoteurs dans les années 80. Aujourd’hui installé en France et presque hors du show-biz, il regrette cette gangrène dite piraterie qui ronge les artistes et les producteurs. Et la passivité, selon lui, des autorités ivoiriennes. Entretien.

 
 


30/10/2012 (10h00)

Dans les années 80, François Tahi était parmi les acteurs qui ont participé à l’éclosion de la musique ivoirienne. Il a produit les artistes Rose Ba, Diane Solo, Adéliz, Monique Séka, Les Oiseaux du Monde… Aujourd’hui, il travaille comme directeur financier dans une société d’ingénierie industrielle basée à Toulouse en France. C’est par amour de la musique qu’il s’est retrouvé dans le milieu du show-biz. «Je me suis toujours investi financièrement et personnellement. Je ne peux pas faire un bilan de mon action car j’ai toujours agi par passion. Ce qui m’intéressait le plus, c’était d’assister à l’éclosion des artistes ivoiriens», dit-il.

• C’est le retour au pays ?

- Pas tout à fait mais je pense me reconvertir dans deux ans en Côte d’Ivoire. C’est pour cela que je suis à Abidjan depuis trois mois. Je suis à 50% au niveau de mon boulot en France, pour pouvoir me reconvertir dans d’autres activités en Côte d’Ivoire, notamment dans le domaine agro-alimentaire.

• C’est terminé avec la culture ?

- A côté de l’agro-alimentaire, je veux bien m’investir dans la culture. Mais avec ce que je vois à l’heure actuelle, ça ne me donne pas envie d’investir dans la culture. La musique ivoirienne est devenue une véritable catastrophe. Les musiciens sont dans la galère. Je me demande si on a travaillé pendant 25 ans pour avoir ce résultat. Depuis que je suis là, j’ai été contacté par de nombreux artistes, que ce soit zouglou ou couper-décaler. Il y a bien entendu du potentiel et la volonté de ces jeunes de faire la musique. Mais j’ai dit à ces artistes que je ne peux rien faire pour eux pour le moment.

• Selon vous, à qui la faute si la musique ivoirienne est dans cet état ?

- Je dirais d’emblée que l’Etat a laissé mourir la musique ivoirienne. Je lance un SOS pour que les autorités prennent en compte ce que je suis en train de dire : on a beaucoup d’artistes qui se sont exilés. Au-delà de l’aspect musical, ce sont des exilés économiques. Il y a aussi la piraterie qui a atteint des proportions inconcevables et je n’arrive pas à comprendre pourquoi l’Etat ivoirien est laxiste jusqu’à ce point-là ! J’aimerais qu’on m’explique pourquoi depuis tant d’années, cette gangrène s’est installée dans la musique ivoirienne. Et personne ne lève le petit doigt pour dire non ! Aujourd’hui, on a l’impression que la piraterie est même institutionnalisée. Ce n’est pas normal que dans un pays, on crie au voleur, à l’assassin et tout le monde attend. C’est comme si on volait le cacao ou le café de Côte d’Ivoire et le Président de la République est là et il attend. Le ministre attend. Tout le monde attend. Qu’est-ce qu’ils attendent pour agir ? La musique ivoirienne est le café-cacao du ministère de la culture. Le ministre de la culture a fait des déclarations. Il donne six mois pour éradiquer la piraterie. Je veux bien le voir à l’œuvre et je veux bien croire. J’aimerais qu’il y ait un débat national des opérateurs économiques de la culture, des artistes et des hommes politiques pour savoir pourquoi, on n’arrive pas à enrayer ce phénomène.

• En Europe comment ont-ils réussi à limiter la piraterie ?

- Disons les choses clairement. En Europe et principalement en France, les gens ont un pouvoir d’achat élevé. Et ils respectent énormément les artistes. Ils savent que les artistes vivent de leurs œuvres. En France, les producteurs sont très puissants. Il y a même des banquiers qui prêtent aux producteurs pour faire des spectacles et la production discographique. Ce qui n’existe pas en Côte d’Ivoire où c’est l’individu, le plus commun des mortels, qui prend ses économies pour investir et au bout du compte, il n’est pas protégé. L’Etat laisse faire. Aujourd’hui, en France, la piraterie se pratique par les copies privées. Mais avec les nouvelles technologies (Internet et autre téléchargement), les autorités sont en train d’y remédier pour avoir des plateformes de sorte qu’au lieu de pirater, les consommateurs puissent aller sur ces plateformes pour télécharger mais en payant quelque chose. Malheureusement nous n’en sommes pas encore là chez nous. Aujourd’hui, le Burida vit de droits de diffusion dans les bars et autres maquis. Ce n’était pas cela son rôle. Et cela s’explique par le fait que le Burida a échoué dans la lutte contre la piraterie. Le gâteau s’est rétrécie comme peau de chagrin. Le Burida n’a plus que les droits qu’il encaisse auprès des maquis, des bars, des discothèques pour survivre. Pourquoi le Burida a échoué ? Pourquoi il ne porte pas plainte contre les pirates ? Pourquoi il ne veille pas à ce que les juges condamnent les pirates et qu’ils ne soient pas relaxés au bout de quelque temps ? Toutes ces questions-là impliquent la responsabilité de tous.

• Pensez-vous que le Burida doit être dirigé par des artistes ?

- Pour aller droit au but, je dirai que le Burida est un organisme collecteur et de répartition de finances. Donc, c’est une affaire de financiers et de gestionnaires. Le Burida n’a pas à être dirigé forcément par des artistes. Eux, ils chantent et les gestionnaires gèrent.

• Comment voyez-vous la production aujourd’hui ?

- Je suis allé à Ivoir Top Music chez Henri Kattié qui a produit deux albums de Soum Bill dont le dernier est dans ses tiroirs. Il ne peut pas le sortir. Les producteurs veulent produire. Ce sont des opérateurs économiques. Qui dit opérateurs économiques, dit investissement, rentabilité et versement de dividendes. Les producteurs ne sont pas des kamikazes. Ils ne mettent pas de l’argent dans la production parce que la tête de tel ou tel artiste lui plaît. Quand ils investissent, ils s’attendent à des retombées. De nos jours, les producteurs n’arrivent même plus à récupérer leur capital. Ils sont en faillite et avec eux, c’est toute la musique ivoirienne qui est en faillite.

• Le problème est-il à mettre sur le compte des hommes du show-biz ou sur l’Etat ?

- Le problème n’est pas à mettre sur le compte des hommes du show-biz qui sont des acteurs. Ils paient les impôts, ils versent un salaire à leur personnel… Mais ils ne sont pas aidés ni protégés par l’Etat. Qui n’a pas organisé la sécurité des biens. Ce qui fait que les gens sont spoliés. C’est donc la faute à l’Etat. C’est comme si on crie au voleur mais le gendarme attend.

• David Tayorault a dit qu’il n’y a pas une bonne organisation dans la musique ivoirienne. Qu’en pensez-vous ?

- Il a raison en disant cela. Quand on parle d’organisation, c’est tout un ensemble. Et c’est l’Etat qui organise en mettant les règles. Normalement, les acteurs sont organisés mais derrière ils se ruinent et ils finissent par baisser les bras. Du coup, les producteurs se mordent les doigts. Les artistes disent que les producteurs bouffent leur argent. Mais un producteur ne peut pas ruiner un artiste qui est son produit premier. Il est prêt à le protéger. 90% des problèmes actuels de la musique ivoirienne sont dûs à la piraterie. S’il n’y avait pas ce problème, il y aurait assez de flux financier. Ce qui entrainerait beaucoup de créations d’emplois. Les producteurs allaient produire des artistes. Qui, à leur tour, auraient des impresarios et des danseurs… Tout ce monde de la musique est sinistré.

• Dans le domaine de la production, qu’est-ce qui a changé par rapport à votre temps ?

- Je citerai comme producteurs de l’époque François Konian (PDG Radio JAM), Koné Dodo (DG du Palais de la Culture) et moi-même entre autres. C’est vrai qu’on avait une organisation. On n’était pas des philanthropes. Quand on produisait, on veillait à ce que toutes les structures qui entourent l’artiste soient bien huilées. On faisait d’abord la production. Ensuite on assurait nous-mêmes le management et même l’attaché de presse. On faisait tout car on avait cette force-là. On avait certainement les moyens. En ce qui me concerne, je travaillais en France. Koné Dodo était un cadre financier et François Konian avait une industrie de discographie. On mettait nos moyens dans la production et on copiait un peu ce que faisaient les grosses vedettes en Europe.

• Parmi vos productions, l’épisode Les Oiseaux du Monde est resté sans suite alors que c’était un groupe prometteur.

- En fait, Les Oiseaux du Monde était le groupe de feu Gervais Koffi. Sa fille Isabelle Koffi y chantait. C’est cette dernière qui m’avait demandé que je vienne leur donner un coup de main. Je n’avais pas de plan de carrière pour eux. C’était des enfants qui avaient entre 9 et 11 ans, moi, j’étais en France. C’était prétentieux pour moi de dire que j’allais les accompagner pour une carrière internationale. Mais je les ai emmenés au Togo pour un spectacle. C’est resté une anecdote sympathique pour moi. On m’a demandé de terminer un boulot et je l’ai fait. Par contre, l’artiste que j’ai vraiment suivi, c’est Monique Séka. Dès le départ, je me suis dit que je dois l’emmener au sommet et aujourd’hui, elle y est.

• Quel a été la particularité de Monique Séka ?

- Elle n’est plus à présenter au niveau de la voix. Au niveau qualité artistique, pas de problème non plus. Elle écoutait beaucoup ce qu’on lui disait de faire et Monique se laissait diriger malgré ses nombreuses qualités de grande chanteuse. Elle savait que je devais quadriller tout ce qu’elle devait faire. Elle suivait le plan travail. J’étais à Paris et j’organisais ses sorties télé et radio à Abidjan. Ça a marché pendant 4 ou 5 ans. J’ai fait Missouwa, l’album qui a lancé sa carrière. Je l’ai d’abord sorti en France avant de le faire en Côte d’Ivoire. J’ai fait le sens inverse de ce que les gens faisaient. Monique Séka avait un marché qui était bien clair en Europe car elle a tapé dans le milieu antillais.

• Comment voyez-vous l’avenir de la musique ivoirienne ?

- L’avenir de la musique ivoirienne est dans le zouglou. Le zouglou a une bonne capacité de composition de textes et de mélodies que les autres genres musicaux n’ont pas. J’ai écouté un jeune comme JC Pluriel et j’ai été ébahi par sa mélodie. Il y a aussi de bons couper-décaleurs qui vont longtemps tenir la route. Je parle de Bebi Philippe, Debordo, Serge Beynaud et puis Arafat qui est comme mon fils, car c’est l’enfant de Houon Pierre qui est mon ami. Arafat, ce n’est pas une affaire de mélodie mais il a son genre. Si l’Etat ivoirien met de l’ordre, ça va redécoller. Seul le Président de la République peut régler le problème de la musique ivoirienne. S’il tape du point sur la table lundi, je suis convaincu que vendredi, tout sera réglé. S’il ne le fait pas, la Côte d’Ivoire risque d’émerger sans les artistes.

Omar Abdel Kader
kadertani@topvisages.net

 

 

 

 

 

 
   
     


Hebdo N° 1001
 

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