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01/05/2010 (09h00)
Je suis un jeune instituteur. Je vis à l’intérieur du pays. Je suis né à Abidjan où j’ai grandi. C’est aussi là-bas que j’ai fait mes études. Mais, pendant longtemps, j’ai été rejeté par mes parents. Surtout ma mère. Alors que mes autres frères vivaient tous à la maison, moi, j’avais été placé, très jeune, dans un centre d’accueil. C’est là-bas que j’ai grandi. Dans la tête et dans l’esprit. Le seul lien que j’ai eu avec ma mère, ce sont les rares fois où elle venait me rendre visite. Il en a été ainsi pendant toutes ces années que j’ai passées au foyer, jusqu’en classe de Seconde. C’est après, que j’ai passé le concours du CAFOP. Avec succès. Mais avant d’en arriver là, je tiens à raconter ce terrible épisode de ma vie au cours duquel j’ai souffert et vécu de grands traumatismes.
Pendant tout le temps que j’ai vécu au foyer, je ne comprenais pas pourquoi je n’avais pas le droit d’être à la maison, alors que je n’avais rien fait de mal. Pourtant, ma mère vivait avec un homme et leurs enfants. Moi, j’étais exclu de tout ça. J’ai plusieurs fois posé la question à ma mère qui n’a jamais voulu me répondre. Et je vivais mal avec ce sentiment d’abandon. J’étais presque jaloux de voir certains de mes copains rentrer les fins de semaine à la maison. Il fut même un moment où les visites de ma mère ont cessé pendant une longue période. J’en avais conclu qu’elle m’avait définitivement abandonné. Je devais donc me faire à l’idée que j’étais désormais seul au monde. Alors, dans de telles conditions, je devais me battre pour m’en sortir. Ce n’est que très longtemps après que ma mère est réapparue. Elle m’a simplement expliqué qu’elle avait été malade. Mais, de toutes les façons, je ne m’intéressais plus à elle. Je lui ai dit que je considérais que je n’avais plus de parents. Ces paroles l’ont profondément touchée. Elle m’a supplié pour que je l’écoute. Car, elle disait être désolée pour tout ce qu’elle m’avait fait subir, etc. Je précise qu’à cette époque, j’étais déjà en classe de Seconde.
Ce jour-là, elle est restée longtemps. C’est aussi ce jour-là qu’elle m’a donné les raisons qui l’avaient obligée à m’envoyer dans ce foyer. En effet, elle m’a appris, en pleurant, que j’étais issu d’un viol régulièrement commis par son propre père. Cela, personne ne le savait. Car, après le décès de ma grand-mère (la mère à ma maman), elle avait vécu seule en compagnie de ses frères et sœurs avec leur père. Violent et alcoolique, ce dernier abusait d’elle sexuellement certaines nuits. Quand elle est tombée enceinte de moi, ma mère a quitté la maison pour se réfugier chez une cousine. C’est là-bas que je suis venu au monde. Mais, ma mère a toujours gardé le secret de cette relation incestueuse, malgré elle.
En me voyant grandir, elle ne pouvait s’empêcher de penser à cette douloureuse histoire, chaque jour. En fait, ce n’est pas moi qu’elle voyait. Mais plutôt son père. Alors, pour éviter cela, elle a préféré m’envoyer à l’orphelinat. J’avais 6 ans à l’époque, quand j’arrivais. Mais j’en avais déjà 17, quand elle m’a expliqué cette horreur. C’était si étonnant que j’avais du mal à comprendre.
Finalement, ce n’est pas tant le fait d’être né d’une relation incestueuse qui me terrifiait personnellement. Mais, j’ai eu de la compassion pour ma mère, en pensant à toute la souffrance qu’elle avait dû endurer. Je ne savais pas trop quoi penser de moi-même. Mais quelques jours après cette révélation, j’ai pris une décision qui allait changer ma vie. Pour éviter de croiser à nouveau le regard de ma mère lors de sa prochaine visite, j’ai choisi de quitter le foyer. Pour aller ailleurs. N’importe où. Pourvu seulement que nos chemins ne se croisent plus. Je voulais me battre pour me réaliser. C’est ainsi que je me suis retrouvé dans la rue. Evidemment, ça a été difficile d’autant plus que je ne connaissais personne. Je suis devenu, en quelque sorte, un enfant de la rue, après avoir quitté le centre où j’étais quand même bien traité. Mais ce qui est plus difficile dans la rue, c’est le regard des autres: ils te regardent bizarrement. Et chaque jour, tu te poses les mêmes questions: où vais-je manger ? Est-ce que je vais pouvoir trouver un endroit où dormir ?, etc.
Pire, tu es tellement fatigué après avoir fait toutes sortes de petits boulots que tu t’endors partout. C’est terrible. Seulement, j’avais la chance de ne pas être importuné par les petits voyous.
J’ai passé presque un an dans la rue. Et j’ai été le témoin de plein de choses.
Un jour, tard la nuit, la voiture d’un homme est tombée en panne au niveau du pont Adjamé-Williamsville. J’étais couché sur une table, dans les environs et je l’observais. Après plusieurs tentatives infructueuses pour redémarrer, il est descendu de la voiture. Mais il semblait hésiter à l’abandonner. Finalement, je me suis approché de lui en lui disant que j’allais en prendre soin. Il est parti et très tôt le matin, il était là avec un mécanicien. Ils ont constaté effectivement qu’aucune pièce n’avait été emportée. Le monsieur m’a remercié chaleureusement. Je suis resté là pendant que le mécanicien s’affairait autour du véhicule. Et pendant ce temps, le propriétaire discutait avec moi. Il a constaté que j’étais un peu différent des enfants de la rue qu’il avait souvent rencontrés. Il m’a demandé ce qui m’avait emmené là. Je lui ai seulement dit que je n’avais pas envie de retourner à la maison à cause des traitements qu’on me faisait subir. Par contre, je lui ai dit que j’avais le BEPC et le niveau Seconde. Il était étonné. C’est alors qu’il m’a demandé ce que je comptais faire de ma vie. C’est d’ailleurs la question que moi-même je me posais souvent. Livré à moi-même, je n’avais personne sur qui compter. Pire, je n’avais aucune pièce administrative pouvant me permettre de constituer un dossier pour passer un concours. Quand j’ai expliqué tout cela au monsieur, il m’a dit qu’il allait voir ce qu’il pouvait faire. Quand son véhicule a été réparé, il m’a remis un numéro de téléphone à partir duquel je pouvais le joindre.
Je l’ai appelé deux ou trois fois. Puis, il m’a demandé un certain nombre de choses : entre autres, la photocopie de mon BEPC, des photos d’identité, les bulletins de la classe de Troisième, etc. Et qu’il allait se charger du reste. Le jour où je lui ai remis les documents, il m’a, à son tour, donné un calendrier du concours de CAFOP avec toutes les recommandations.
Il m’a demandé vivement de tout faire pour passer ce concours.
Ce que j’ai fait. J’ai été reçu au premier tour. Ensuite, au second tour, ça a marché sans difficulté. J’étais donc sur la liste des instituteurs adjoints cette année-là. Pour moi, c’était tout sauf la réalité. Et pourtant, je suis actuellement instituteur ordinaire, après cinq ans de service à l’intérieur du pays, à 28 ans. Je remercie infiniment le Ciel d’avoir mis cet homme sur mon chemin.
Au moment où je vous raconte cette histoire, je ne sais pas où est ma mère. Je n’ai jamais voulu la revoir. Mais aujourd’hui, si j’ai un message à adresser à la société, c’est celui-ci : occupez-vous des enfants de la rue. Il faut essayer de les aider au lieu d’avoir des jugements négatifs et des préjugés sur eux. Car, ils ne sont pas dans la rue par leur propre volonté.
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