Un jour, un événement (heureux ou malheureux), un fait ont bouleversé le cours de notre vie, positivement ou négativement.
Pour partager leur bonheur avec les autres ou pour se libérer d’un fardeau qu’ils portent depuis longtemps, certains ont décidé de se confier à Top Visages. Voici leurs histoires.
Devenir riche à tous prix
02/08/2012(09h00)
Je suis issue d’une famille polygame. A la mort de mon père, j’ai arrêté les études et demandé à ma mère de me donner un peu d’argent pour faire un petit commerce. Au début, ça marchait tant bien que mal. Mais ce n’était pas comme je voulais.
J’avais une amie. On avait commencé ensemble, mais ça marchait tellement bien pour elle qu’en peu de temps, elle avait ouvert plusieurs magasins, successivement. Quand je lui demandais comment elle faisait, elle me disait qu’il n’y avait pas de secret et qu’il fallait simplement savoir attirer la clientèle. Pourtant, malgré tout ce que je faisais, ça n’allait pas.
Entre-temps, mon amie était devenue une grande commerçante. C’est désormais à Doubaï, en Chine, etc., qu’elle faisait ses voyages. Elle roulait dans une grosse 4x4, habitait dans sa propre villa. Bref, elle faisait envie et n’avait besoin de rien. Je continuais quand même à lui poser des questions quand on se trouvait toutes les deux. Je la connaissais si bien que je sentais qu’elle me cachait quelque chose. Mais elle hésitait à me dire son secret.
Un jour, à force d’insister, elle a accepté de m’en parler. Mais avant, elle m’a fait promettre de ne rien dire à personne de ce qu’elle allait me dire. Elle m’a expliqué que si je voulais que mes affaires marchent, je devais faire «quelque chose» pour augmenter mes chances. Elle m’a expliqué que si j’étais intéressée, elle allait me conduire chez quelqu’un qui allait faire de moi une grande dame. Seulement, je devais être prête à accepter ses exigences. Il s’agissait d’un féticheur-charlatan. Sans réfléchir, j’ai donné mon accord. Et nous nous y sommes rendues. C’était dans un petit village, à côté de Bouaké. L’homme nous a bien reçues, vu qu’il connaissait mon amie. Elle a expliqué les raisons de notre présence. Après avoir demandé ce que je faisais comme activité, le charlatan a consulté ses oracles. Puis il m’a dit qu’il pouvait certes faire quelque chose, mais la décision finale me revenait, après ce qu’il a demandé pour commencer le «travail». J’étais d’accord pour tout. Car je ne rêvais que d’une chose : sortir rapidement de la galère. Je voulais devenir une femme riche, puissante et respectée.
Le féticheur m’a demandé de faire deux cérémonies. Une, pour me rendre attirante et irrésistible. C’est important pour les affaires. Cela allait conduire facilement les clients vers moi. Puis, j’allais devenir si désirable que tous les hommes qui allaient m’approcher tomberaient sous mon charme et voudraient tous être mes clients. Sous cette influence, ils me donneraient également beaucoup d’argent. Voilà, je ne peux pas vous donner plus de détails sur chaque pratique, mais la première cérémonie était une succession de bains avec des huiles préparées, mélangées à plusieurs plantes. Pendant de longues minutes, le féticheur m’a fait répéter des incantations sans que je comprenne un seul mot de ce que je disais. La deuxième cérémonie était un «contrat» avec les génies appelés bienfaiteurs qui allaient être mes anges gardiens. Il a demandé que je lui apporte mes ongles, avec quelques cheveux et un peu de sang. Je devais également envoyer les mêmes choses prélevées sur une personne qui m’est très chère (à l’exception du sang qui devait être remplacé par autre chose). J’ai réussi à prendre ceux d’une de mes sœurs. Je ne sais pas ce que le féticheur en a fait. Je les lui ai apportés. Et cette fois-là, j’y étais allée toute seule, en l’absence de ma copine qui était en déplacement. Le contact était déjà établi entre le féticheur et moi. Je devais respecter le pacte qui consistait désormais à immoler un poulet tous les jeudis. Le féticheur m’a prévenu que si je ne le faisais pas régulièrement, les génies risquaient de se fâcher avec moi. Et un malheur pourrait arriver à ma sœur. Dans ce cas, lui ne pourrait pas intervenir, car l’affaire était désormais entre ses génies et moi. Sans m’en rendre compte, je venais de livrer ma sœur comme gage pour ma réussite. Mais je n’en avais pas encore conscience. J’ai accepté le principe. Car pour moi, il n’y avait pas de mal à vouloir réussir. Je me suis dit que si les gens vont consulter les marabouts et autres voyants pour avoir des enfants, trouver un mari, réussir à un examen, soigner une maladie, être riche ou pour des choses plus graves et méchantes comme jeter de mauvais sorts aux gens et leur faire du mal, alors pourquoi je ne les utiliserais pas, moi aussi, pour «rentabiliser mes affaires» ? Voilà la raison qui m’a poussée à faire cette pratique. Je dois reconnaître que c’était très efficace. Mes affaires ont commencé à bien marcher. Chaque jeudi, je sacrifiais au rituel en immolant un poulet. De temps en temps, je passais voir le féticheur pour lui donner de l’argent. Il était très content. J’ai réussi à ouvrir des magasins comme l’avait fait ma copine. J’offrais à ma mère tout ce qu’elle voulait, ainsi qu’à mes frères et sœurs. J’ai construit des villas que j’ai mises en location. J’ai également investi dans plusieurs biens meubles et immeubles. Je bougeais beaucoup et je n’avais pas trop le temps. D’ailleurs je pouvais passer plusieurs semaines hors de la Côte d’Ivoire. Je m’arrangeais, en tout cas, pour suivre les prescriptions du féticheur. Quand j’avais un souci, je l’appelais et il me disait ce qu’il fallait faire. Mais plus ça marchait pour moi et plus les génies demandaient des sacrifices importants. Après les poulets, les moutons, je devais immoler désormais un bœuf tous les derniers jeudis du mois. Il fallait aussi que je passe voir le féticheur de temps en temps pour qu’il renforce le «travail». Mais j’avais tellement d’occupations que, petit à petit, j’ai commencé à ne plus vraiment me soucier de certaines choses, ni me rendre régulièrement chez le féticheur. Tout ça devenait trop long et compliqué pour moi. Je considérais que tout ce que je possédais était déjà acquis et que rien ne pouvait m’arriver. Je ne voyais pas quel génie irait retirer de l’argent sur mes comptes en banque ou vider mes magasins…
Je ne le savais pas, mais j’avais rompu le pacte. Or, il ne faut pas jouer avec ces choses-là.
Le temps passait et j’avais même tout oublié. Mais un moment, ma sœur est tombée gravement malade. On l’a trimbalée dans toutes les cliniques, sans résultat. Vous savez, c’est le genre de choses que la médecine des Blancs ne connaît pas. L’unique solution était d’aller demander pardon au féticheur. Quand je suis allée le voir, il m’a dit tout simplement qu’il n’en était pas responsable et que je devais régler ça avec ses génies. Mais comment faire, puisque je ne les voyais pas ? La seule personne qui communiquait avec eux c’était bien lui. J’étais désemparée. J’en ai parlé à ma copine. Elle m’a avoué qu’elle ne pouvait rien, non plus.
Entre-temps, j’avais commencé à avoir des problèmes avec mes affaires : des crédits et autres que je devais payer. Mon amie m’aidait comme elle pouvait. Mais mes affaires continuaient à péricliter. C’était clair, j’avais commis une faute et j’en payais le prix. J’ai compris que tant que le féticheur ne me pardonnerait pas, tant qu’il aurait mes ongles et autres objets en sa possession, je lui appartenais… Que faire ? J’ai passé deux ans, sans pouvoir donner un sens à ma vie. J’ai tout perdu au cours de cette période. Je n’étais plus moi-même. Je me sentais perdue et méconnaissable. J’ai tenté à deux reprises de me suicider. A chaque fois, c’est l’une de mes sœurs qui me trouvait en train d’agoniser. Elle alertait les autres.
Informée de ma situation inquiétante, ma tante qui vit au Togo est rentrée au pays et m’a vue dans cet état. Elle a des dons et soigne parfois. Mon cas était exceptionnel. J’avais peur de mourir, si elle n’arrivait pas à me guérir. Elle m’a convaincue finalement d’aller à l’église. Je devais me confesser. C’est comme ça que je m’y suis retrouvée, avec son aide. Quant à ma sœur qui était malade, elle est malheureusement décédée. Oui, j’en suis la responsable. Et Dieu seul sait à quel point j’en souffre aujourd’hui. Il y a à peine trois ou quatre ans, je faisais des cauchemars dans lesquels je la voyais. C’est pour tout cela que je tentais de me suicider afin d’être tranquille.
Je pensais que je n’arriverais jamais à m’en remettre. A cause de cela, j’ai failli sombrer dans la folie. Je crois que si je suis aujourd’hui lucide et encore en vie pour vous faire ce témoignage, c’est vraiment grâce à ma tante et au Prêtre qui ont beaucoup intercédé en ma faveur auprès du Seigneur. A l’heure où je vous parle, ma copine est, quant elle, décédée. Elle a perdu la vie dans un tragique accident de la route, alors qu’elle rentrait d’un voyage au Nigeria. Sa vie s’est arrêtée comme ça, sur une route, entre Abidjan et Lagos. Jusqu’à aujourd’hui, je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi seulement ce jour-là, elle avait décidé de rentrer à Abidjan par la route, elle qui voyageait d’habitude en avion… Hélas ! Moi qui avais voulu tout avoir, je me suis retrouvée réduite à néant. Avec en plus la mort de ma propre sœur sur la conscience. C’est cruel de faire ça à quelqu’un qui vous aimait. Je sais que dans mon entourage, on me soupçonne de l’avoir donnée en sacrifice. Mais personne ne me le dit ouvertement. Moi non plus, je n’ai jamais eu le courage d’aborder ce sujet. Avec qui et comment ? En attendant peut-être que Dieu me pardonne tout, je vis avec cette charge sur la tête et personne ne le voit. Voilà tout ce qu’est devenue ma vie : un lourd tissu de regrets.