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05/04/2012 (09h00)
Je suis un jeune homme d’environ trente ans. Dernier de notre famille, j’ai grandi avec mes deux frères et ma sœur. Nous avons tous été élevés par notre mère qui s’est toujours battue pour nous, depuis la mort de notre père. Elle n’avait pas de grands moyens, mais s’est battue chaque année pour nous inscrire à l’école et pour que nous puissions vivre décemment. Elle vendait des beignets. C’est avec les maigres revenus de ce petit commerce qu’elle parvenait à nous nourrir. Certains moments ont été plus durs que d’autres. Je me rappelle que, parfois, on nous renvoyait de l’école, parce que notre mère n’avait pas pu payer les frais de scolarité. Il nous fallait donc attendre qu’elle ait réuni l’argent nécessaire afin que nous puissions reprendre le chemin de l’école. Mes frères et moi avons compris très tôt que le sort ne nous avait pas permis d’avoir les mêmes chances que les autres enfants. Alors, tout ce que nous pouvions faire, c’était de bien travailler à l’école et d’aider notre mère à vendre au marché quand on n’avait pas cours.
Après le BEPC, j’ai décidé d’arrêter les études. Au grand étonnement de tous. Ma mère ne comprenait pas pourquoi. Mais j’ai rassuré tout le monde en disant que je voulais apprendre un métier, ou partir à l’aventure. Je voulais aller me «chercher», comme on dit, afin de pouvoir, un jour, venir en aide à la famille. J’avais la conviction que mon destin était ailleurs. C’est pourquoi, malgré les multiples tentatives de raisonnement de mes frères, j’ai décidé de suivre mon instinct en partant de la maison.
Au départ, je n’avais aucune idée de l’endroit où je voulais me rendre, ou de ce que je voulais faire de ma vie. J’ai pris mes affaires un matin et je suis parti au Ghana, avec pour seuls bagages, mes papiers et un sac à dos contenant quelques vêtements. J’ai passé quelques mois là-bas, sans vraiment trouver un bon travail. J’ai été tour à tour, manœuvre sur des chantiers, puis apprenti routier.
Un jour, j’ai croisé un Ivoirien qui faisait des voyages entre le Ghana et le Burkina Faso. C’est ce dernier qui a eu de la compassion pour moi et a accepté que je sois son apprenti. Il a été d’une grande gentillesse avec moi. On faisait plusieurs voyages par semaine. Je ne trouvais pas ce que j’étais venu chercher. Alors, je pensais de plus en plus à rentrer au pays. Entre-temps, j’avais fait la connaissance d’un jeune apprenti qui faisait aussi le trajet Ghana-Burkina. Comme on voyageait en convoi, un jour, pendant qu’on faisait une pause à l’entrée du Burkina, il m’a parlé de son intention d’arrêter le métier. Il voulait aller voir ailleurs. On avait le même rêve. Mais lui, il voulait aller en Guinée-Equatoriale. D’après lui, il y avait du boulot là-bas. Le plus important était d’arriver à s’exprimer dans leur langue et de pouvoir s’intégrer. J’étais un peu réticent au début, mais vu les exemples de personnes qu’il connaissait et qui, selon lui, avaient réussi à faire leur trou dans ce pays, j’ai finalement été convaincu de tenter ce pari.
Chacun de nous a mis de l’argent de côté. Et quand on a eu la somme nécessaire, j’ai annoncé la nouvelle de mon départ à mon patron. Ce dernier était un peu triste que je le quitte. Mais il m’a donné de bons conseils et m’a demandé de lui donner de mes nouvelles. Car, j’étais devenu un peu comme son fils.
Mon ami, Abdoul et moi, sommes partis ainsi. On a transité par le Bénin, le Nigeria et le Cameroun avant d’arriver en Guinée-Equatoriale. Abdoul avait une connaissance qui nous a reçus pendant quelque temps, le temps que chacun de nous trouve un toit. Il y avait d’autres Ivoiriens. Je craignais de me retrouver dans une aventure sans issue. Heureusement, cela a été moins difficile que je ne croyais. Mais loin du pays, je n’avais plus de nouvelles de mes parents. C’est quand j’ai acheté mon premier téléphone portable, en 2001, que j’ai pu établir le contact avec la famille. Ma mère me réclamait, malgré toutes les assurances que je lui donnais. Le fait que son dernier enfant soit loin d’elle lui causait beaucoup de soucis.
Environ un an après, j’ai eu un véritable coup de chance. J’ai été embauché par une entreprise qui exploitait du pétrole, au sud du pays. J’étais chef de chantier. Là, il y avait pas mal de business. J’étais bien payé, en plus des primes que j’avais. A côté de cela, il y avait des réseaux clandestins de vente de pétrole. Et c’est là que certains employés bien placés réussissaient à faire fortune. Quand j’ai découvert le filon, je ne me suis pas fait prier. Pour être honnête, je me suis fait beaucoup de sous ! Si bien que j’ai oublié mes années de galère. J’avais en tête d’amasser beaucoup d’argent afin de mettre ma mère à l’abri du besoin. Je lui envoyais régulièrement des mandats. Je voulais lui donner tout ce qu’elle n’avait pas pu avoir durant ces années au cours desquelles elle s’était saignée pour nous. Et c’est à cette période, pourtant, qu’elle est tombée malade. J’ai obtenu une permission pour venir la voir. Pour la première fois de ma vie, je prenais l’avion. En classe affaires.
A mon arrivée, en plus de mes frères et ma sœur, il y avait d’autres visiteurs à l’intérieur de la modeste cour. En me voyant, ma sœur s’est jetée dans mes bras, en pleurs. C’est elle qui m’a appris la nouvelle : maman avait rendu l’âme. On m’a dit qu’elle n’avait pas cessé de me réclamer. J’étais là, avec mon sac de voyage à la main, ne sachant plus que faire. J’ai pleuré abondamment ce jour-là. Malgré tout, je me suis promis une chose : faire des funérailles grandioses à ma mère ! Je voulais qu’elle sache, là où elle se trouve, qu’elle n’a pas souffert pour rien. Peu importe ce que les gens diraient. Moi seul sais pourquoi je le faisais et je crois que j’avais des bonnes raisons.
L’inhumation a eu lieu au village. J’ai organisé les funérailles comme le village n’en avait jamais vu jusque-là. En plus, ma mère a eu droit à un cercueil de grande qualité, un mausolée et tout ce que cela comporte comme décor. Si la vie a été ingrate avec celle qui m’a donné la vie, je crois que Dieu prendra soin d’elle. Je suis retourné ensuite en Guinée-Equatoriale. J’ai aidé mes frères à achever leurs études. Ma sœur est actuellement aux Etats-Unis. J’ai préféré qu’elle y termine ses études. Quant à moi, je mène mes propres affaires aujourd’hui et j’espère que Dieu veillera longtemps sur mes frères et moi.

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