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VIREE
 
BOUAKE
La nuit, c’est show !
Après cinq années de guerre, Bouaké devenue capitale de la Paix, revit petit à petit. Même si la ville n’est pas encore grouillante de monde comme avant, elle ne s’endort pas pour autant. Incursion dans l’ambiance des nuits bouakéennes.
 
22/09/07 - Samedi 8 septembre 2007. Il est bientôt minuit. Nous sommes aux abords du stade municipal de Bouaké. Le concert de Magic System vient de prendre fin et nous avons envie d’aller en boîte. On nous a parlé de l’Acier Métal, la boîte du Commandant Wattao. Magic System y est attendu ce soir.

Mais, nous n’avons encore rien mangé. Et on ne peut pas se lancer dans une aventure nocturne le ventre creux. Il est tard, mais on va essayer. Nous voilà donc à la recherche d’un taxi. A cette heure avancée de la nuit, sur la grande voie qui mène à Ahougnansou, nous hélons un taxi. Il s’arrête. Nous sommes six personnes. Mais le chauffeur nous invite à monter tous. Six gaillards dans un même taxi ! «Ça peut aller ! Ici, ça passe», nous assure-t-il avant de demander où on va. On se regarde avant de lui dire : «Nous cherchons à manger quelque chose». Et le taximan lance : «O.K ! On y va !» Direction le centre-ville. En chemin, notre chauffeur se laisse aller à la causette et confie :«Ici, il n’y a pas de contrôle, donc, on conduit sans permis. Moi-même, j’ai laissé mon permis à la maison. Si on me prend, je donne ce carnet. Il coûte trois cents francs CFA.» En fait de carnet, c’est un dépliant qui tient lieu de permis  de conduire dans la capitale du Centre.

A Bouaké, les feux tricolores ne marchent pas à certains carrefours. Mais, même si la circulation n’est pas dense (le jour comme la nuit), aux grands carrefours, des hommes armés règlent le trafic. Et comme, en général, il n’y a pas beaucoup de monde dans les rues, les choses se passent tranquillement.

Le taxi nous conduit au quartier Centre Ivoire. Ici, l’ambiance rappelle les Mille maquis ou la rue Princesse. Ce point show est contigu à la bâtisse qui abrite le siège de l’état-major annexe des Forces Armées des Forces Nouvelles. C’est là, que se trouvent les bureaux du Commandant Issiaka Ouattara, dit Wattao, chef d’état-major adjoint des Forces Nouvelles.

Le dispositif sécuritaire n’est pas impressionnant. A peine deux ou trois hommes en tenue militaire, mais sans rangers, sont en faction. A pareille heure, c’est sûr que le commandant n’est pas là ! Les bars environnants diffusent de la musique à fond les décibels. Côté sonore, ça cartonne. Mais côté bouffe, y a pas grand-chose. Finalement, on se résout à manger du poulet braisé dans un maquis qui s’appelle pourtant Super Poisson, mais qui n’avait pas de poisson cette nuit-là. Un poulet coûte 2500 F, mais il est tout petit. Nous passons notre commande. Ce soir, le service est lent. Le Super Poisson a beaucoup de clients. Le personnel est donc débordé. Au bout d’une heure, nos poulets braisés arrivent enfin sur notre table. Mais, il n’y a pas d’accompagnement. L’attiéké est fini. Nous achetons du pain à la boulangerie du coin pour manger nos «braisés». Mais franchement, le constat est qu’ils ne sont pas très ragoûtants. Evidemment, après un tel repas, on est un peu découragé. Nos quatre compagnons préfèrent rentrer à la villa où nous sommes hébergés. Mais, pour mon photographe et moi, pas question d’abandonner le projet de visiter L’Acier Métal.

Nous rencontrons un jeune homme, bien habillé qui nous indique le coin. En fait, la boîte n’est pas très loin de l’endroit où nous avons mangé. Alors, nous choisissons de faire le chemin à pied. Il fait un peu frais. Au premier carrefour, à droite sur un mur, un écriteau attire notre attention : Hôtel la radio. On décide de satisfaire notre curiosité. En s’approchant, on aperçoit des hommes et des filles rôdant devant l’hôtel. On n’a pas le temps d’y arriver. Deux superbes filles viennent à notre rencontre. «Bonsoir, on peut aller faire le show ?», nous lancent-elles dans un français correct. Et de poursuivre : «C’est 1200 F la passe. Et puis, on va bien vous faire la pipe.» Nous leur proposons d’aller dans notre villa. Elles trouvent l’endroit très éloigné, car cela va leur coûter cher en taxi. «Dans les shows pareils, si tu n’as pas la chance, tu risques de faire le chemin retour à pied. Les taxis sont rares à cette heure-ci», murmurent-elles entre elles.

Néanmoins, elles trouvent la bonne parade. Elles acceptent d’aller avec nous, mais ça nous coûtera 7000 F la passe pour chacun. «A l’heure-là, il fait frais. Si on se couche avec la queue d’un homme entre les fesses, ça nous donnera beaucoup de chaleur», propose l’une d’elles. Puis, elle s’éloigne pour se soulager. Nous nous approchons de sa copine. Soudain, elle se met à vociférer en dialecte et termine en français : «Ne te laisse pas toucher les seins. Quand ils vont finir, ils vont partir. Et puis, ils ne parlent pas bon. Ils ne veulent pas payer les 7000 et ils refusent d’aller à côté.» Visiblement, ce sont des filles de la région. Au moment où la première revient pour reprendre les négociations, tout se gâte. «Rafle !» crie quelqu’un. Aussitôt les filles disparaissent dans l’obscurité. Nous voyons arriver la voiture qui les a fait fuir : c’est une 4X4 noir, sans immatriculation.

Mais cinq minutes après le passage du bolide, le service reprend. D’autres filles apparaissent aussitôt. A cette heure tardive, ce sont les motos-taxis qui marchent à Bouaké. Des clients viennent chercher des filles et repartent à moto, d’autres viennent en voiture… Mais la plupart choisissent l’option Hôtel la radio. C’est un hôtel de passe qui marche bien.

Il est environ 2 h 45. Nous décidons  enfin d’aller à l’Acier Métal. Devant l’entrée de la boîte, les vigiles nous font savoir qu’elle est bourrée et qu’ils n’ont pas reçu de consigne nous concernant. Nous négocions et les colosses finissent par nous laisser entrer.

A l’intérieur, la boîte est effectivement pleine comme un oeuf. A côté de Wattao himself (maître des lieux), Saa bérébéré (gros serpent) de son surnom, les membres du groupe Magic System sont là, au grand complet. Petit Denis, Maty Dollar, Abou Nidal, Al Moustapha… sont présents également.

Le coin est tellement bourré que le seul endroit d’où notre photographe peut faire des prises de vue, c’est dans le petit couloir qui mène aux toilettes. De là, il peut voir toute la boîte.

Quelques instant après notre arrivée, le DJ invite Eloh DJ, l’un des concepteurs du bobaraba et ses danseuses à occuper la scène située juste en face du salon d’honneur, c’est-à-dire celui du Commandant Wattao. Eloh fait le show, toute la boîte est debout. Nous en profitons pour prendre les détails des prix des boissons. C’est à peu près comme à Abidjan. Un bouteille de Gordon’s coûte 40 000 F, la Chivas 60 000 F et les boissons gazeuses 2000 F.

L’Acier Métal existait avant la guerre. Le coin est actuellement la propriété du commandant Wattao qui l’a relooké. C’est ici qu’il reçoit ses invités de marque. La boîte n’ouvre pas tous les jours, mais quand c’est le cas, elle devient le coin de ralliement de tous les Bouakéens branchés.

Nous quittons L’Acier Métal et son ambiance surchauffée à 3 h 30 du matin. Après cinq minutes de marche, nous entrons au Savanna Night Club, situé au quartier Commerce. C’était la meilleure boîte de Bouaké avant la guerre. Aujourd’hui, le Savanna a perdu de son lustre. Ici, dans certains salons, les fauteuils sont poussiéreux. Cette nuit, il n’y a pas beaucoup de monde, mais les quelques invités du coin y dansent à perdre haleine. On y joue les rythmes en vogue : bobaraba, fatigué-fatigué, séka-séka, sagacité…

Après le Savanna, nous revenons au Centre Ivoire où quelques belles de nuit font encore la ronde. Nous engageons une conversation avec l’une d’elles. Elle nous fait savoir qu’elle est servante dans un maquis, mais qu’elle fait aussi le «mauvais commerce». Une phrase qu’elle prononce en dioula. Le mauvais commerce ? Vend-elle de la drogue ? Le photographe assure qu’elle parle du commerce du sexe. Mais moi, je la soupçonne de vendre des stupéfiants. Très vite, nous lui disons au revoir.

A 4 h 20, nous sommes à Bké by Night, une autre boîte branchée du Centre Ivoire. La tendance est au rétro, aux anciens succès… Serge Calendrier, manager de Issa Sanogo, est aussi le manager de cette boîte. «Ici nous ouvrons du mardi au dimanche. Samedi et dimanche sont réservés à la musique rétro. Nous revisitons le passé et ça marche ! Actuellement, Bké by Night est la boîte la plus branchée de Bouaké. L’Acier Métal marche quand le commandant y reçoit ses invités ou fait venir des artistes d’Abidjan.» dit-il.

Bké by Night a ouvert en pleine guerre, il est clean et le service est impeccable. Les serveuses sont bien habillées. A l’entrée déjà, les vigiles et les portiers sont en costume. M. Amara, le patron du coin et son adjoint, M. Sylla, nous invitent à prendre un verre…

Outre ces endroits que nous avons visités, Serge Calendrier nous apprend qu’il y a d’autres points chauds dans la capitale du Centre. Pour les maquis, il y a le Pointinini et le Boucantier, au quartier Koko. Pour les bars climatiés, le Ramé au quartier Air France et le Corridor (à l’entrée de la ville en venant d’Abidjan) ne désemplissent pas.

4 h 45. Nous décidons de rentrer. Nous revenons à pied  vers les bureaux du Commandant Wattao. Là, nous embarquons, le photographe et moi, sur une moto qui nous ramène à la villa, non loin du stade. Le motard nous révèle que depuis la guerre, le transport à moto est de plus en plus développé à Bouaké. «Nous le faisions seulement la nuit. Mais maintenant, même dans la journée, il y a des motos-taxis qui assurent le transport», dit-il…

 
omar_tani@yahoo.fr
 
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