JENNY MEZILE, Chorégraphe haïtienne/ “Si on ne va pas vers les ghettos, ils vont venir vers nous”

Write on Wednesday, 07 December 2016 Published in Causerie Read 733 times
Rate this item
(0 votes)

Jenny Mezile est une chorégraphe haïtienne. C’est pendant une tournée en France de la compagnie ivoirienne N’Soleh qu’elle fait la connaissance de ses membres. Elle intègre le groupe avec lequel elle tourne depuis 1998 en Afrique. En 2006, Jenny fait le choix de vivre à Abidjan. Entre temps, elle se marie à Massidi Adiatou, le patron de N’Soleh. Ils ont ensemble un fils mais ils sont séparés.

Jenny Mezile tient son art de la danse d’Antoine Mezile son père qui était un as du show dans sa ville de Jérémie en Haïti. «Mon père dansait et il se disait grand danseur. Il s’amusait beaucoup. Je dirai que c’était un boucantier de cette époque-là. Très chic et très bien habillé. Tous les dimanches, il amenait ses enfants à la kermesse et il y avait un orchestre en live qui jouait. J’ai toujours dansé et j’ai toujours été fasciné par mon père. J’aime être au-devant de la scène», explique-t-elle.

Le baccalauréat en poche et après avoir dansé dans plusieurs villes d’Haïti et des Etats-Unis, Jenny Mezile s’envole pour la France. Elle y parfait sa formation, notamment au Conservatoire  Le Vésinet. Elle fait même des mois de danse classique en France mais ça ne l’enchante pas.  C’est chez Barbara Mirata, une Italienne qu’elle s’initie à la danse contemporaine. «C’est là que professionnellement, j’ai commencé. Toujours à Paris en 1993. De 1993 à 2003, j’ai fait des spectacles avec le ballet d’Henri Samba, un chorégraphe congolais. Il m’a formé à la musicothérapie», dit-elle. Avant d’ajouter : «Mais toute petite, je savais que j’allais être quelque chose dans l’art. Je voudrais faire en tout cas une profession libérale. Où je suis maître de moi-même et où je peux faire ce que je veux».

Depuis octobre dernier, Jenny a ouvert un centre de formation en danse pour jeunes déscolarisés dans le quartier Bracodi à Adjamé. Découverte et témoignages d’une passionnée de l’art. 

• Comment te définis-tu ?

- Ah là ! C’est bien la première fois qu’on me pose cette question. Comment je me définis ? Je pense que je suis une rêveuse. 

• Et c’est rêveuse qui est dans ton passeport ?

- (Rires). Eh, non. Si j’avais le droit, je pense que j’aurais mis ça. Je rêve et je me définis comme artiste chorégraphe. Ce qui englobe plusieurs formes d’art. J’ai aussi sorti un livre pour enfants en 2005. J’aime créer, inventer. Je crée beaucoup de costumes de spectacle, je crée des concepts, je fais beaucoup de mise en scène de spectacles de type évènementiel. Je suis plutôt démesurée, car j’ai de très grands, grands rêves. 

• Après la France, comment es-tu arrivée en Afrique ?

- Je arrivée en Afrique, notamment à Abidjan après ma rencontre de Massidi Adiatou de la compagnie N’Soleh en France. Ensemble, on a vécu une grande histoire d’amour. Par la suite, on s’est mariée. J’ai découvert la Côte d’Ivoire en 1998 et après, j’ai continué à venir ici. En 2006, je suis venue en vacances à Abidjan pour un mois. J’ai fait l’état des lieux du pays. Artistiquement, ça bougeait. C’est vrai que c’était déjà difficile mais j’aime les défis. Je voudrais que les Benguistes (ceux qui vivent à Bengue, en Europe ndlr) pensent à revenir travailler pour la reconstruction du pays. C’est ce que j’ai fait. Après, quand ça a chauffé à nouveau sur le plan politique, je suis repartie à Paris. Un mois après la guerre, j’étais déjà de retour pour reconstruire aussi avec toute la difficulté de créer parce que le pays venait de vivre beaucoup de choses. Il fallait que le Président et son gouvernement aillent à l’essentiel. Ils parlaient donc de santé, école, reconstruction de routes… Il n’y avait pas de place pour les artistes. Mais ces derniers n’ont pas baissé les bras. Il fallait qu’on se lève puisque nous vivons de ça. 

• A côté de la compagnie N’Soleh, tu as monté ta propre compagnie de danse ?

- Oui, parallèlement. Je travaille toujours avec la compagnie N’Soleh mais j’ai une école de danse qui est en même temps une compagnie. J’avais envie de monter un projet personnel qui satisfait mes rêves parce que je ne pouvais pas le faire avec la compagnie N’Soleh. J’avais besoin d’aller dans quelque chose d’informel. Ça veut dire créer la première école d’art, accessible aux illettrés mais qui ont du talent. Accessible aux gens du ghetto qui n’ont pas leur place à l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (INSAAC) parce qu’il faut un minimum de moyen, de culture et beaucoup ne savent pas lire. On a commencé en octobre à fonctionner. On délivre des cours de manière organisée avec toutes sortes de formes de cours qu’un artiste a besoin pour être complet. 

• Et comment s’appelle l’école ?

- Ecole d’art Les Pieds dans la Mare. Ces enfants viennent du ghetto, des quartiers difficiles mais ils viennent avec un tapis rouge sous leurs bras. Moi, je les aide à dérouler ce tapis-là. Je leur dis : personne ne va les aider à dérouler le tapis rouge. C’est à eux d’avoir déjà leurs tapis sous le bras. Qu’on vienne du ghetto ou de la bourgeoisie, si on est bon, on est bon. 

• Comment les danseurs sont-ils recrutés ?

- J’ai fait un casting et je suis allée les voir dans leur environnement d’origine. Chaque fois, je sillonne la ville, je vois et le bouche à oreille fait le reste. 

• Et après les répétitions ?

- J’ai une programmation de danse que je fais avec le Goethe institut depuis cinq ans et un festival qui va faire six ans. Ce sont de grands évènements. La programmation mensuelle, c’est Danse Raum. En Allemand, Raum veut dire danser dans un petit espace ou dans un petit lieu. Parce que le Goethe est très intime. C’est une invitation à venir découvrir nos talents et leur donner une scène pour qu’ils puissent présenter leurs travaux. En attendant les grandes scènes, déjà au Goethe institut qui très connu, ils viennent et ils travaillent. Après, nous les amènerons à l’Institut français qui est plus grand. 

• Qu’est-ce qui explique le choix d’Adjamé Bracodi près du 27ème  arrondissement ?

- Cela fait six ans que je travaille à Bracodi. Je n’ai jamais été agressée. Je suis toujours très bien accueillie par cette population à bras ouvert. Les gens me connaissent. Je suis cool avec eux. Ça se passe bien.  On mange avec eux dans le ghetto. Ils viennent nous regarder danser. Nous sommes leurs enfants. Aucun de mes danseurs n’a jamais été agressé. Du coup, je sais que c’est dans la tête des gens, cette phobie, la peur de l’autre, la peur des soi-disant ghettos. Le vrai ghetto se trouve dans la tête. Il faut qu’on le démystifie pouvoir aller vers ces gens-là. Sinon, c’est eux-mêmes qui vont venir vers nous. Et là, ce ne sera pas bon. 

• Pourquoi as-tu opté pour ces jeunes-là dans les quartiers difficiles ?

- Je pense que ces jeunes-là sont un peu les oubliés de la société. On a vu les phénomènes nouvellement terribles et effroyables dont moi-même j’ai peur comme les «microbes». A force de regarder l’autre réussir, ces gamins se révoltent et s’en prennent à tout le monde. Souvent j’entends des gens dire : «Je ne vais pas à Abobo, à Adjamé, ils vont m’agresser». Je trouve que les gens se font des complexes. Ils s’embourgeoisent misérablement. Et c’est dommage parce qu’il faut qu’on aille vers les quartiers précaires parce qu’on a toujours un parent qui vient de là. C’est mon choix à moi. Je me dis qu’à Cocody ou à Bingerville, il y a ce beau petit monde qui profite de grandes scènes qui sont là-bas. Ma mission, ce n’est pas aller là-bas. Je suis née en Haïti. J’ai grandi une partie de la vie en Haïti et en France. J’ai vu les plus belles choses qu’on nous propose. Je viens et vis en Afrique. C’est pour aller vers les gens et leur donner quelque chose que j’ai pris chez les autres. Il fut un temps où eux, ils venaient chez nous. Ils ont pris toute notre richesse pour partir construire chez eux. Maintenant, je suis partie prendre un savoir chez eux. Je reviens au pays, c’est pour construire, pour développer. 

• Pourquoi, sont-ils tous des garçons ?

 

- C’est sûr que j’ai quelques filles. Elles sont quatre. Elles n’avaient pas fait la rentrée des cours parce qu’elles étaient sur d’autres mouvements. Ce sont des filles qui sont là et qui sont très motivées. Mais en même temps, moi, je ne suis pas vraiment féministe. J’adore la femme. Je travaille pour elle. Je connais ma condition sociale et je connais comment la société me voit en tant que femme, en tant qu’objet. J’assume. Je revendique autre chose. Ce n’est que mon travail qui peut leur prouver que je ne suis pas un objet et je ne suis pas achetable. J’attends les filles. Mais je ne veux pas des filles qui ne jurent que par leur mari. Je ne suis pas d’accord. Aussi dans ma compagnie, on ne se tchatcho (dépigmente, ndlr) pas. Il ne faut pas avoir la contrainte de la couleur en plus de la contrainte de la misère. 

• La difficulté avec les enfants des ghettos, c’est que quand on les envoie à la lumière, souvent, ils disparaissent…

- Je sais que tu veux parler des voyages en Europe. L’Afrique, les Noirs ont vécu plus de 600 ans d’esclavage. Mais un jour, il y a eu une fin. Je suis préparée à ça mais ça ne va pas m’arrêter. Après, c’est une question de conscience. Il faut travailler la conscience du danseur. Je dis toujours depuis des années : je ne forme pas des danseurs, je forme des hommes. Ceux qui ont fui, qui nous ont laissé dans des tournées, ce ne sont pas des hommes. Ce sont des danseurs. Là-bas, ils ne sont plus capables de faire de la scène. Ils sont balayeurs, plongeurs, maîtres-chiens devant les magasins. C’est tout. 

• Sur quelle création, bosses-tu actuellement ?

- Je suis sur deux projets : Ma vie en rose. C’est cette fameuse expression de la chanteuse française Edith Piaf. C’est quand tout va mal mais tu décides de voir la vie en rose. C’est un spectacle conçu après le séisme qui a secoué Haïti. Depuis 2011, je travaille sur ce spectacle. J’essaie de comprendre si je suis sous les décombres pendant plusieurs heures et que je sais que je vais mourir, à quoi je vais penser ? Tout le spectacle tourne autour de ça. C’est un peu dans la démarche, la folie : vivre le dernier fantasme, le dernier rêve. C’est une souffrance qui n’en est pas une puisque tu sais que tu vas mourir et tu décides de vivre quelque chose de joyeux. 

• Comment être joyeux dans ce que tu dis là ?

- C’est un paradoxe. Mais on peut trouver cette joie. Tu as plusieurs kilos de béton sur le corps. Maintenant, il n’y a que le cerveau qui travaille avant qu’il ne s’éteigne. A ce moment précis, à quoi je pense ? Je ne vais pas penser à la douleur. Je vais essayer de penser à mes enfants, à ma famille, peut-être à la dernière scène d’amour… Mais j’essaie d’avoir mon moment de gloire entre moi et moi-même. C’est un spectacle assez déjanté. Je dois le reprendre entre janvier et avril 2017. Notamment le 20 janvier, 17 février, 17 mars et 21 avril qui sont les futurs spectacles de danse au Goethe Institut. Les retombées vont aller à Haïti qui vient de vivre une autre catastrophe avec l’ouragan Matthew. On sera 15 danseurs sur scène. C’est important de parler de choses dramatiques avec un peu d’autodérision.

 

 

This email address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it.