Pathé’O : “J’ai mal pour la couture africaine“

Write on Wednesday, 22 February 2017 Published in Causerie Read 1496 times
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Pathé’O se bat pour l’extension de sa marque en Côte d’Ivoire et en Afrique. Même si ce n’est pas facile comme il le dit, il est obligé de suivre cette voie pour ne pas disparaitre. Entretien avec un couturier qui a mal pour la couture africaine.

 

• Quelles sont les résolutions 2017  de la Maison Pathé’O ?

- Notre premier objectif est de satisfaire la clientèle, en continuant de créer des choses qui plaisent et à aller le plus loin possible dans la recherche de tout ce qui va faire plaisir à nos clients. Nous irons aussi vers le client. Aujourd’hui, on n’est plus au temps où il faut attendre dans son atelier pour que le client vienne nous voir. C’est dépassé. On va proposer au client ce que nous avons. On va à sa rencontre avec ce que nous avons. 

• C’est quoi exactement aller vers le client ?

- Je prends par exemple Abidjan où notre maison de fabrication (Treichville) se trouve depuis longtemps. La ville s’est agrandie. Il y a de longues distances entre les quartiers. Les habitants sont le plus souvent confrontés au problème de temps et d’embouteillage. Ce qui complique souvent la tâche du client qui veut bien venir chez nous. Il y a aussi qu’Abidjan est vraiment la capitale de la mode africaine. Toute personne qui y arrive, voudrait repartir avec un souvenir. Imaginez qu’elle veut un vêtement Pathé’O. A Abidjan, Pathé’O est noyé. Où se trouve-t-il ? Quand le touriste débarque à l’aéroport d’Abidjan, il ne sait pas où trouver Pathé’O. les visiteurs ne peuvent pas tous venir à l’atelier. C’est donc pour répondre à cette problématique que nous installons les boutiques un peu partout. Les touristes qui descendent vers Cocody auront trois choix : les 2 Plateaux Rue des jardins, l’Hôtel Palm Club et le Sofitel Hôtel Ivoire. A Marcory, nous sommes à Playce Carrefour avec un show-room qui est très fourni. Dans la zone de Koumassi et Port-Bouet, il y a Pathé’O à l’Hôtel Radisson Blu juste à côté de l’aéroport. Maintenant ceux qui veulent forcément du sur mesure ou des commandes spécifiques, viendront à l’atelier de fabrication à Treichville. En tout cas, pour 2017, l’objectif majeur est de continuer l’extension de maison. On ne veut pas laisser le marché occupé par tout ce qui vient de l’extérieur. 

• Le constat est que tous vos show-rooms sont installés dans les grands hôtels et les grandes surfaces. Ce qui nécessite de gros investissements…

- C’est simple. Nous visons le consommateur local et celui qui vient aussi de l’extérieur. Imaginez quelqu’un qui arrive à l’hôtel Ivoire et qui ne connait pas la ville. Quand il sort de sa chambre, il va au café ou il fait les cent pas dans le hall en attendant qu’on vienne le chercher. Il peut visiter notre boutique. En ce qui concerne les grandes surfaces, elles sont toutes occupées par tout ce qui vient de l’étranger. En nous y installant, on vise deux objectifs : s’approcher de la clientèle,  être visible et occuper le terrain. Il faut que nous existions partout. C’est vrai que ça coûte cher. Mais si nous continuons à nous laisser faire, nous allons disparaitre. Pourquoi dans une grande surface d’Abidjan, nous allons retrouvons des marques étrangères ? Et pendant ce temps, nous n’allons jamais être des marques, nous n’allons jamais être consommé à hauteur de ces grandes marques. 

• Continuez-vous l’extension dans les autres capitales africaines ?

 

- En fait, en tant que couturier, ce n’est pas notre rôle de faire des boutiques. Pathé’O est un produit qu’on doit vendre. Donc, on devra avoir des investisseurs privés qui jouent ce rôle-là. Cela nous faciliterait la tâche. Nous n’aurions pas besoin de gérer tour ça. C’est trop lourd. Je pense qu’il va arriver un moment où on aura des gens qui vont s’intéresser à ce que nous faisons. Ils vont vouloir prendre nos produits et les commercialiser dans toute l’Afrique. Cela nous laissera le temps de produire, ce qui est d’ailleurs notre métier. Pour le moment, nous sommes dans quelques villes africaines. Mais notre objectif est d’être présent partout en Afrique. C’est vrai que nous avons des représentations dans certains pays, mais c’est encore timide. 

• Finalement, ce n’est pas de gaité de cœur que vous ouvrez les boutiques Pathé’O un peu partout…

- C’est à double but. Un, c’est faire connaître le produit Pathé’O. Deux, dire aux Africains qu’il n’y a pas que ce qui vient de l’extérieur qu’on peut consommer. L’Afrique est capable aussi de faire de belles choses. Les couturiers africains sont capables d’habiller les Africains. Maintenant, on est obligé de le faire nous-mêmes parce que pour l’instant, il n’y a personne pour le faire. 

• S’il y a beaucoup de boutiques Pathé’O, auriez-vous les moyens de les fournir en quantité suffisante ?

- Dans notre organisation, nous nous battons à maintenir l’acquis. Après, nous allons améliorer nos conditions de travail, acquérir de nouveaux matériels, élargir l’atelier de fabrication. En tout cas, l’objectif, c’est d’aller toujours de l’avant, mais en produisant toujours de la qualité. Partout où nous serons installés en Afrique, nous nous battrons pour y fournir nos produits. Ça aurait été mieux que ces boutiques-là soient tenues par des particuliers. Comme ça, nous, nous allons nous concentrer à la production. Nous sommes des créateurs. Et je sais que la mode africaine ne va pas rester telle quelle. Les gens finiront par investir dans ce que nous faisons. 

• Pour l’instant, Pathé’O ne fait que le vêtement. N’envisagez-vous pas toucher à d’autres produits ?

 

- Nous sommes en train de discuter avec des partenaires. Si ces discussions aboutissent, il y aura une variété dans ce que nous proposons. C’est sûr qu’on ne va pas être là pour faire seulement des vêtements. 

• Qu’en est-il de la ligne jeunesse qu’on attend toujours ?

- Ça, c’est juste une conception de ligne qui va s’adresser à une franche de la population. On a lancé le  polo Pathé’O et on a eu un bon retour. Je sais que la jeunesse consomme beaucoup. Elle est visible et elle en demande. Alors, la ligne jeunesse sera bientôt disponible. Maintenant, il faut arriver à satisfaire la jeunesse dans la durée. C’est-à-dire qu’il faut arriver à produire en qualité et en quantité suffisante. 

• Est-ce que le fait que lesmarchés africains soient inondés de tout ce qui vient de l’extérieur n’est pas lié à un déficit de produits locaux ?

 

- C’est exact. Notre production n’est pas suffisante et parfois, ce n’est pas adapté. Les créateurs devront faire un effort pour arriver à donner le choix aux consommateurs africains. Ils n’ont pas le choix.  Si nous crions sur tous les toits qu’on doit consommer africain, il faudra aussi que nous ayons sur nos marchés, des produits disponibles pour les Africains. Les couturiers africains n’ont pas assez de moyens qui leur permettent de créer en qualité et en quantité suffisante pour pouvoir habiller les Africains. 

• Tout le monde évoque le manque de moyen…

- Nous ne tendons pas la main aux gens. Nous ne sommes pas des mendiants pour dire qu’on va tendre la main pour qu’on nous donne ceci ou cela. Tout le monde sait que pour développer un pays, tout secteur a besoin d’investissement. Nous avons besoins de techniciens, de spécialistes et de la promotion. C’est tout simplement ce que nous avons besoin. Il y a des talents en Côte d’Ivoire. Mais quand on est un couturier, on est seul face à soi-même. C’est-à-dire : pour la recherche des matières, c’est lui-même. Le choix des modèles, c’est lui-même. La coupe, c’est lui-même. Le contrôle de la qualité dans la production, c’est lui-même. La promotion, c’est lui-même. Même la vente, c’est lui-même. On doit gérer tout cela à la fois. Ce n’est pas facile. La Côte d’Ivoire a la chance d’avoir de créateurs talentueux. Il suffit de nous regrouper et d’injecter de l’argent pour voir ce que nous sommes capables de faire. On n’est pas moins intelligent que les autres. En dehors de Pathé’O, parmi ces nombreux et talentueux créateurs du continent, lequel dont on trouve les créations à Kigali au Rwanda ? Si vous voulez un vêtement d’un couturier ghanéen ou togolais à Abidjan, vous ne l’avez pas. Vous ne savez même pas qui il est. C’est pareil quand vous allez à Cotonou ou Dakar, il n’y a pas de couturiers ivoiriens. Mais allez partout à Abidjan, demandez une chemise Pierre Cardin, Paco Rabane, Yves Saint Laurent, Christian Dior, ou Dolce & Gabbana, vous l’aurez à la seconde près. J’ai l’impression que les Africains parlent de développement et font le contraire. 

• On constate qu’il y a de nombreux créateurs ivoiriens mais chacun évolue en solo. Donc, il n’est pas facile d’injecter de l’argent sur chacun de vous…

 

- Je suis d’accord sur ce point. Encore qu’il faut se demander pourquoi, on n’est pas unis. Quand chacun se lève le matin, les préoccupations sont telles qu’il croit qu’en se battant seul, il va arriver à résoudre ses problèmes. Bien sûr que ce n’est pas vrai. Mais personne ne nous propose le contraire. Chacun a trop de charges comme les rendez-vous à honorer, les fournitures à acheter, les lignes à créer, les coupes à réaliser, la promotion à faire… Il est seul à le faire. QAuand il n’est pas là, il n’y a personne pour le faire. Du coup, chacun ne veut pas que ce qu’il a attrapé lui échappe. On le tient de nos deux mains. Donc il n’y a aucune main pour faire autre chose. C’est aussi simple que ça.

Par contre si dans les visions des Etats africains,  ils se disent que secteur peut contribuer à leur développement, ils vont injecteur de l’argent ou nous organiser. Prenons l’exemple de Paris en France. Qu’est-ce qui fait Paris ? C’est la mode. Quand quelqu’un va à Paris, on lui demande toujours de ramener quelque chose qui a attrait forcément à la mode. Cravate, parfum, montre, chaussures, pommade. Il n’y en a pas qui n’a pas attrait à la mode. Il n’y en a pas ! Tout le monde le sait. Mais quand on a de l’argent, personne  ne se dit qu’Abidjan a le droit d’avoir telle ou telle chose. Ça doit être à Paris. Quand quelqu’un veut demander quelque chose d’Abidjan, c’est de l’attiéké qu’il demande. Encore si on arrivait à en faire une industrie, ça allait développer ce secteur. Mais qu’est-ce qu’on fait ? On le banalise. L’attiéké, c’est pour la populace. Voilà. 

• Si on jette un coup d’œil dans le rétroviseur, quand vous arriviez en Côte d’Ivoire en 1969, pensiez-vous que le nom Pathé’O allait être connu comme ça ?

 

- Je ne savais même pas ce que je venais faire en Côte d’Ivoire. On venait pour travailler, mais on ne savait même pas de quel travail il s’agissait. En arrivant à Abidjan, je n’avais pas l’idée de faire la couture. Ce n’est pas aussi que je suis né avec le talent ou qu’on sentait en moi que j’avais des aptitudes de couturier. Non, ce n’est pas cela. Je le répète encore : je suis venu à la mode par nécessité. Quand j’arrive à Abidjan, j’ai dit que je veux faire apprenti tailleur. Mon oncle m’a accompagné chez un maître-tailleur. Le premier chez qui on est parti n’était pas là. Le lendemain, mon oncle m’a amené chez un autre qui s’appelle Gaoussou Bakayoko qui m’accepté. Sans rien demandé en retour. Je suis devenu apprenti-tailleur et je dormais à l’atelier sur nos machines à coudre. Voilà. Quand on apprend, on ne se préoccupe pas de notre avenir, mais comment nous allons nous nourrir. C’est-à-dire qu’on se préoccupe de notre existence. 

• Est-ce une satisfaction, votre niveau actuel ?

- C’est plus qu’une satisfaction. Je ne regrette pas d’avoir choisi de faire la mode. 

• Que sont devenus vos anciens patrons ?

- Ils sont tous là. Tous mes quatre patrons sont là. Le premier, c’est Gaoussou Bakayoko, il est là. Il ne fait plus rien, car il est devenu vieux. C’est aussi le côté sombre de notre métier. Le jour qu’on n’est plus capable de le faire, tout disparait. Et comment on va vivre ? Pour ce que je vois de mon patron, ce n’est pas normal. Ensuite, mon second patron est Cheick N’diaye, mais ils étaient trois dans l’atelier. C’est pour cela que j’ai dit que j’ai eu quatre patrons. C’est chez eux que j’ai appris la couture dame après avoir fait la couture homme chez Bakayoko. 

• Vous dites aussi que quand vous quittiez le Faso pour la Côte d’Ivoire, vous étiez avec un de vos frères. Où est-il ?

- Quand j’ai voulu venir à Abidjan, lui est resté dans les plantations pour travailler dans l’hévéa avec la société SAPH à Dabou. Après il est retourné au village au Burkina Faso. 

• Etes-vous ou vous vous voyez ?

- Oui, chaque fois que je vais au village, je le vois. Il est rentré définitivement. Il est devenu chef de famille. Voilà.

 

Par Omar Abdel Kader

 

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