ROGER BANGO, STYLISTE : « IL FAUT BAISSER LES PRIX »

Write on mardi, 13 mars 2018 Published in Causerie Read 1767 times
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Chez les jeunes créateurs de mode de Côte d’Ivoire, Roger Bango joue le rôle de catalyseur. Il a réussi à se faire un nom dans le milieu de la mode en mettant une organisation en place autour de sa maque Korha (Koffi Roger Habillement) dont raffolent les jeunes. Aujourd’hui, c’est un label qui bouge. Dans cet entretien exclusif,  le patron de Korha Création donne des pistes de développement de son entreprise, évoque sa relation avec Dieu et lève les difficultés du métier et son rôle à l’ACM-CI.

. Les clients arrivent-ils à faire la différence entre Roger Bango et ta marque Korha Création ?

-          Je dirai oui. J’ai toujours voulu faire cette différence parce que je ne veux pas que l’entreprise Korha soit liée à ma personne. Je suis appelé à faire autre chose tôt ou tard. Je veux que ce soit une entreprise à part entière qui fonctionne sans son initiateur. La difficulté est que c’est rare d’être derrière quelque chose et ne pas être vu. Ce qui fait que, de temps en temps, les gens confondent ma personne et mon entreprise. Mais de plus en plus, ils arrivent à faire la distinction.

. D’où t’est venue l’idée de penser organisation et entrepreneuriat dès que tu t’es installé ?

-          Il faut dire qu’au départ, je ne voulais pas faire la couture, car je ne voyais pas de réels débouchés. C’est ma mère qui m’y a poussé. Ensuite, j’ai pris conscience des opportunités de la mode du fait d’une dame que je remercie infiniment : C’est Mme Fofana qui est au ministère de l’artisanat. Elle est comme ma mère. Elle est mon mentor. Elle a ouvert mon esprit sur ce métier-là. Quand j’ai commencé à faire des recherches, j’ai vu que la plupart des gens qui s’étaient lancés dans la couture avaient réussi contrairement aux couturiers de la Côte d’Ivoire. Même s’il y a quelques-uns qui s’en sortent, ils ont du mal à rester longtemps car on ne le sent pas en termes d’organisation et de suivi bancaire ou budgétaire. Mes recherches m’ont permis de comprendre que la couture est un métier qui nourrit, non seulement son homme, mais elle crée des emplois. Elle peut amener notre pays à un niveau de développement considérable. De nombreux pays asiatiques ont créé leurs richesses à partir de la couture. Ça m’a fait un boum dans l’esprit. J’ai compris qu’on ne peut pas réussir sans organisation.  Je travaille donc  avec des gens qui ont des compétences que je n’ai pas. Et c’est comme ça que j’ai toujours pensé organisation.

. Où as-tu trouvé les moyens pour t’équiper avec du matériel de pointe tels que les logiciels, les machines high-tech… ?

-          Cette question me revient tout le temps car dans le domaine de la mode, l’équipement coûte cher. La réponse est l’organisation. J’ai commencé avec rien du tout. Souvent, il y a des gens qui me disent que mes parents avaient l’argent et ils m’ont fait ci ou ça. Ce n’est pas vrai. J’ai juste pensé à m’organiser très tôt. Chaque mois, on devrait acquérir du matériel. Je me suis imposé des contraintes du genre à ne pas vivre au-dessus de mes moyens. L’argent qu’on gagne est pour l’entreprise et non pour le propriétaire. J’ai démarré avec une machine de location que je payais à 20.000 FCFA par mois. Aujourd’hui, Dieu merci, on a près de 200 millions de matériels. C’est vrai que dans toute chose il y a la chance, mais c’est venu du fait qu’on a mis une organisation en place.

. A t’entendre parler, on a l’impression que c’est facile alors qu’il y a des gens qui sont là et qui n’ont pas réussi à le faire ?

-          Je ne dirai pas que la mode est compliquée. Mais c’est un métier qui trompe en ce sens qu’il nous met trop en avant. On est dans les médias, et après, on a du mal à aller manger dans un petit restaurant de quartier, à emprunter un taxi communal, à marcher… On se crée des charges et un niveau de vie que son entreprise ne peut supporter au finish. J’ai eu la chance d’avoir la tête sur les épaules. Je marchais car je me disais que l’argent de l’entreprise ne m’appartenait pas. Je me contentais de mon salaire. C’est comme ça qu’on est arrivé à nous financer et à nous autofinancer.

. Dès que tu as commencé, tu es allé directement au prêt-à-porter, à la production en masse avec des coûts bas…

-          Nous sommes dans un pays pauvre. Il ne faut pas se voiler la face. Aujourd’hui, les prix des chemises de nombreux créateurs sont de l’ordre de 30 à 45.000FCFA. C’est énorme. Vu le niveau de vie des Ivoiriens, je ne vois pas qui peut sortir 40.000 FCFA pour une chemise chaque mois. D’où l’idée de faire une production à la chaîne pour réduire les coûts de production de sorte que tout ce qui sort de nos ateliers n’excède pas 10.000FCFA. On a des chemises de 8.000 FCFA. C’est comme ça que tous les Ivoiriens pourront d’habiller. On se plaint du fait que nos autorités laissent entrer la friperie alors qu’on n’est pas capable d’habiller les Ivoiriens. Comme les gens ne peuvent pas sortir nus, ils sont obligés d’aller s’approvisionner ailleurs. En plus de la friperie, il y a tout ce qui vient de la chine que j’appelle la chinoiserie qui coûte très bas. Je vais vous surprendre. Quand on fait une étude comparative, il se trouve que le coût de la main d’œuvre est plus bas en Côte d’Ivoire qu’en Chine. Seulement, en Côte d’Ivoire, on n‘a pas un bon processus de production. C’est ce qui fait que nos coûts sont toujours plus élevés. Sinon, on peut produire au même prix que la Chine. On peut produire très moins cher et habiller tous les Ivoiriens. C’est mon combat depuis un moment. Je pense qu’on va y arriver.

. Est-ce que ton message passe auprès de tes collègues ?

-          Ce n’est pas toujours facile parce que les gens ont déjà une façon de produire. Qui parle d’industrie, parle d’une autre organisation. Qui est énorme, qui a besoin de beaucoup d’argent et surtout beaucoup d’énergie. Il y en a qui sont dans leur système de production depuis 15 à 20 ans. Ils ont du mal à s’en défaire et s’adapter à un autre qui va leur demander plus d’organisation, plus de temps et plus d’énergie aussi. Parce tout nouveau projet sous-entend que l’initiateur doit y mettre beaucoup d’énergie. Mais le message passe plus facilement auprès des jeunes.

. Comment as-tu pu capter tout de suite que la cible, ce sont les jeunes sans grands moyens et les jeunes cadres dynamiques qui ne se gênent pas à porter du Korha ?

-          Tout le système de prêt-à-porter que nous avons mis en place depuis toujours respecte les normes internationales. Je me bats pour que nos chemises aient les mêmes qualités que celles qu’on retrouve à Paris, Milan, Londres, New York, Tokyo ou Pékin. Si nous ne respectons pas les normes qualitatives internationales, ce sera compliqué pour nous d’avoir même le client de chez nous. De plus en plus les gens voyagent et les produits occidentaux et asiatiques sont disponibles partout. Les clients font forcément la comparaison avec les grandes marques. Alors, on n’a pas d’autre choix que de respecter les normes de qualité internationales.

. Votre show-room est bien achalandé et bien distinct de l’atelier de confection. Pourquoi ouvrir une nouvelle boutique à quelques mettre de ta maison de production ?

-          La première boutique qui est située dans notre maison de confection est plus pour exposer notre production. Elle est excentrée par rapport à la nouvelle boutique qui est sur une grande voie passante (le boulevard Latrille) et à côté d’un endroit très fréquenté (Carrefour SOCOCE).

. Quelles sont les autres perspectives de la maison Korha ?

-          Après les Deux-Plateaux, nous sommes sur deux autres projets d’ouverture de boutique à Marcory puis à la Riviera. On espère qu’on pourra le faire avant la fin de l’année 2018. Nous souhaitons que les clients ne viennent plus à l’entreprise Korha qui va désormais être un centre de production. Mais qu’ils visitent nos fashion-shop.

. Est-ce que dans les boutiques, les coûts ne seront pas plus élevés qu’à la maison de confection ?

-          On va tout faire pour que les articles coûtent moins cher. On a deux types de produits : la marque jeunesse où les prix vont de 7.000 à 10.000 FCFA et la marque Korha elle-même avec des coûts qui varient entre 20 et 40.000 FCFA. Les deux produits existent. Tout le monde aura son goût.

. L’année dernière, tu voulais organiser un festival de mode à Abidjan. Où en es-tu et pourquoi ça ne s’est pas fait ?

-          On avait effectivement lancé l’évènement avec plein de partenaires qui étaient prêts à nous accompagner. Après le lancement, quelqu’un nous a approché pour dire qu’il avait fait une fashion week à Abobo à laquelle Korha avait participé. Ce qui n’était pas le cas. Et que l’évènement que j’envisageais de faire était un plagiat de sa manifestation. Nous sommes allés en justice. Comme l’affaire prenait du temps, ma principale associée qui devait m’aider à organiser la cérémonie est retournée en France. On a donc mis une pause sur ce projet-là. Ça trainait et me prenait beaucoup de temps. J’ai donc dit à mon conseil de laisser tomber et qu’on prenne un autre nom. Après, on nous a dit que si on devait prendre le même nom, il fallait qu’on verse 10 millions de francs CFA au monsieur. J’ai trouvé que c’était un faux débat.

. C’était quoi le nom qui posait problème ?

-          Notre adversaire dit avoir organisé Côte d’Ivoire Fashion Week et notre évènement, c’était Abidjan Fashion Week. Ça n’a rien à voir. Eux, ils disent que c’est un plagiat. Il y avait matières à débattre. Pour ma part, j’estime que Dieu n’a pas voulu que l’évènement se passe cette année-là. On l’a donc mis en stand-by et on le fera le moment venu.

. Il parait que tu as créé une fondation…

-          Oui, c’est vrai : La Fondation Roger Bango. Elle est là pour la formation et l’insertion des jeunes dans le métier de la mode et même dans tout autre métier. J’estime que c’est le travail qui libère. Si vous donnez un milliard à quelqu’un, il va revenir vers vous tôt ou tard quand l’argent sera fini. Si vous lui donnez un métier, il ne reviendra plus vers vous. Si aujourd’hui, nos jeunes vont se faire tuer en mer pour aller à l’aventure, s’enrôlent dans les mutineries à tort et à travers, se donnent à la drogue ou se livrent à des pratiques sexuelles gênantes, cela est dû au fait qu’ils sont oisifs. Quand on ne travaille pas, on n’a pas de dignité. Quand on n’a pas de dignité, on est livré à tout. Le mois prochain, nous allons lancer un projet de formation dénommé 621. Nous allons prendre 6 mois pour former 20 jeunes à 1 métier. Après la formation, ils intégreront directement des usines de production.

. Tout à l’heure, tu as dit que ton festival se fera si Dieu le veut. Quelle est la place de Dieu dans ta vie ?

-          Dieu a une grande place chez moi. Je pense que sans Dieu, je ne serais pas là. C’est vrai qu’on parle d’organisation. Mais c’est Dieu qui a le souffle. C’est Lui qui crée les circonstances. Il a le dernier mot. A l’église, je suis très actif. Je suis à l’école des enfants. Je les forme. Et je suis aussi dans un groupe de jeunes travailleurs chrétiens.

. Tu reviens d’un pèlerinage en Israël…

-          Oui, c’est exact. Normalement, je le fais chaque année. Mon anniversaire, c’est le 20 décembre. Je me suis promis d’être en Terre Sainte tous les 20 décembre quand Dieu me donne les moyens de le faire.

. Le ministre de la culture et de la francophonie a décrété cette année celle de la valorisation du pagne tissé traditionnel. Quelle est ta position là-dessus ?

-          C’est très bien. Notre métier a beaucoup de sous-métiers que les gens ne connaissent pas, comme le tissage. Tous ces tisserands sont des gens qu’on doit faire vivre. Le souci avec nos tisserands et nos tissus locaux, c’est que la qualité n’est pas toujours ce qu’on veut. C’est vraiment dommage. J’ai plusieurs fois utilisé le pagne tissé à des défilés à l’extérieur et manque de chance pour moi, le tissu a dégorgé. Ça a été une grande honte. On a été une fois en Afrique du Sud ou en Tunisie à une exposition avec le ministère de l’artisanat. Tout ce que les gens ont exposé a déteint. C’est ce que je déplore dans l’utilisation du pagne tissé traditionnel. Il faut qu’on forme ces artisans à mieux faire leur métier. Qu’ils fabriquent des matières qui sont pratiques et de bonne qualité. Nous sommes des créateurs et nous pouvons créer avec tout. Ça nous fera plaisir de savoir que grâce à notre action, des gens vivent mieux dans nos villages. Il faut des mesures d’accompagnement pour que ces tissus-là puissent être vendus partout.

. Il y a quelques années, tu étais très réticent face à l’association des créateurs de mode de Côte d’Ivoire (ACM-CI). Aujourd’hui, tu en es devenu un membre très actif. Qu’est-ce qui a changé ta position ?

-          Il faut dire qu’au départ, je regardais de loin l’ACM-CI. Et j’ai toujours estimé que la force, c’est la foule, le nombre. Quand on dit que l’union fait la force, ce n’est pas une union de 3 ou 4 personnes. J’estime que la Côte d’Ivoire est la plaque tournante de la mode africaine. Je souhaiterais donc que les membres de l’ACM-CI soient plus nombreux.  C’est après que j’ai compris qu’il y a des critères à respecter. Quand tu peux, tu rentres. Quand tu ne peux pas, tu n’y vas pas. Je suis aujourd’hui responsable protocole dans le bureau. On s’entend très bien et c’est une très belle expérience car on a beaucoup de projets pour les créateurs. En tout cas, aujourd’hui, je me sens bien à l’ACM-CI. C’est vrai qu’au départ, j’étais vraiment réticent à l’égard de l’association (rires).