Defustel Ndjoko, designer : Le petit vendeur qui a séduit Roberto Botticelli

Write on mercredi, 19 juillet 2017 Published in Causerie Read 1631 times
Rate this item
(1 Vote)

Lorsqu’il quitte son Cameroun natal pour la Belgique, Defustel Ndjoko n’est qu’un jeune débrouillard. Il est aujourd’hui l’égérie, le visage africain des maisons de luxe les plus prestigieuses au monde en ce qui concerne le vestiaire masculin : Roberto Botticelli, Mondelliani, Howard’s, etc. Ce dandy, toujours bien mis, raconte son histoire avec passion.

• Votre parcours ressemble à un conte de fée !

- Je le considère comme un exemple à montrer aux jeunes africains. Je suis né dans un petit village du Cameroun. J’ai le BEPC (Brevet d’études du premier cycle : ndlr). Après avoir arrêté mes études, je vendais divers articles dans un pousse-pousse au marché de Yaoundé. Des produits de première nécessité, des cirages, des brosses à dents, des fils à tresser, des cintres, des miroirs, etc. Un peu comme les jeunes vendeurs dans les rues à Abidjan ou à Bouaké… J’ai fait cela jusqu’en juin 2000. J’ai eu la possibilité d’aller en aventure, en Europe. Donc, je peux dire que c’est de mon pousse-pousse que je suis sorti pour aller en Europe. J’étais un jeune débrouillard. J’économisais le peu d’argent que je gagnais, en faisant de petites tontines avec des copains. Quand c’était mon tour de prendre la cagnotte, je la mettais de côté. Et c’est comme ça que j’ai demandé et obtenu mon visa normalement. 

• Saviez-vous déjà ce que vous alliez faire en Europe ?

- Non. Je pense que les Africains ont une capacité d’adaptation prodigieuse. 

• Pourquoi l’aventure puisque vous avez le BEPC ?

- Avoir le BEPC en Afrique aujourd’hui, ce n’est rien du tout, quand on sait que des bacheliers, des licenciés chôment. Donc, quand tu as un BEPC, c’est comme si tu n’avais rien. Mais j’ai eu la chance, et j’ai compris aussi que la culture peut sauver un être humain. Je peux me permettre de  dire que j’ai essayé de me cultiver. J’étais un enfant curieux qui avait une ouverture sur le monde. C’est ça qui m’a sauvé. Avant d’arriver en Europe, je savais comment les choses se passent là-bas. Je lisais énormément, je suivais les informations, j’allais dans les centres culturels pour lire, pour me renseigner. 

• Parlons de votre voyage…

- J’arrive en Belgique en 2000, je demande l’asile politique. Pas parce j’étais menacé dans mon pays ! Mais je vais vous dire la vérité, parce que c’était le seul moyen de m’en sortir. Deux ans après, j’ai eu des papiers provisoires. J’ai travaillé pour un Pakistanais. Au début, je l’aidais à traduire ses papiers, anglais-français et vice versa. Finalement, il m’a donné du boulot, la gestion de son cybercafé. J’ai fait cela durant un an et demi. Je prenais les contacts de tous les clients et je faisais des économies d’argent. Puis, j’ai ouvert mon propre cybercafé. Je l’ai tenu durant 8 ans. Donc, j’étais patron. Ce cybercafé m’a permis de reconstruire l’école primaire de mon village où j’ai fréquenté. Je l’ai reconstruite complètement, avec 6 toilettes, ainsi qu’avec une bibliothèque et une infirmerie. Déjà, lorsque j’étais au Cameroun et que je vendais sur le marché, j’envoyais des fournitures scolaires au village pour soutenir les enfants. Parce que je le répète, il n’y a que la culture, la connaissance pour sauver la jeunesse. C’est ça qui m’a sauvé, moi.

• … 

 

- J’ai reconstruit l’école du village à 25.000 Euros (16.375.000 FCFA : ndlr). Aujourd’hui, il y a plus de 100 enfants qui y sont scolarisés. J’en parle, car de tout mon parcours, c’est ma plus grande fierté. Mes affaires avaient chuté, parce que c’est tous mes fonds que j’y avais investi. Mais je ne regrette rien, parce que j’ai toujours dit : tant que j’ai mes mains, mes pieds et ma tête, je ferai des choses. Donc, il a fallu tout recommencer. J’ai fait la plonge dans un restaurant. Après, j’ai été commis de cuisine, ensuite cuisinier. Pendant ce temps, j’ai commencé à m’intéresser à la mode. C’est quelque chose qui brûlait en moi. Je faisais des photos de moi que je postais sur les réseaux sociaux. Un jour, un monsieur du nom de Clyde Baron me repère dans la rue. Il me fait une photo qu’il publie, car il a trouvé qu’il y avait une étincelle là-dedans, quelque chose qu’il recherchait. Je me suis dit : si quelqu’un d’autre le fait, c’est qu’il y a effectivement quelque chose. A partir de là, j’ai commencé à approfondir. C’est ainsi qu’un jour, le lunettier Mondelliani voit mes photos. Il me contacte pour faire des images dans le but d’une campagne de communication. Cette campagne s’est basée sur mon image. Et c’est comme ça que je rentre de plain-pied dans la mode et les lunettes. 

• Après, il y a Roberto Botticelli ?

- Oui, après cela, c’est la maison Roberto Botticelli qui a vu mes photos sur Instagram et qui m’a contacté. C’est comme ça que je rentre aussi dans cette maison. Et les choses s’emballent. Aujourd’hui, j’ai 3 collections de chaussures chez Botticelli et une collection de lunettes chez Mondelliani. Bien sûr, d’autres maisons sont venues, telles que le chaussetier Mes Chaussettes rouges, la maison des chapeaux en feutre Monsieur London, le chemisier Howard’s, etc. Ces maisons sont venues d’elles-mêmes. Mais il faut dire que j’ai travaillé comme un dingue pour mériter cette opportunité et que ces gens-là se disent : «On a eu un Noir et il ne nous a pas déçus». Un Noir qui échoue, c’est tous les Noirs qui ont échoué. Mais un Noir qui réussi, c’est peut-être une porte qui s’ouvre pour un autre Noir. 

• Quel est votre rôle dans ces maisons ?

- Je suis d’abord égérie, donc le visage de la maison. Je promeus les marques, à travers mes réseaux, dans les journaux, lors des événements comme le Pitti Uomo (salon de mode masculine à Florence en Italie : ndlr), les fashion weeks à New York, à Milan, à Paris. Mais à côté de ça, j’ai ma propre ligne dans ces maisons. Donc, je conçois ma propre ligne qui porte mon nom, Defustel, au sein de ces maisons. C’est vendu dans les réseaux de ces maisons. C’est là où je touche mon argent et c’est comme ça que je vis. Mais je représente simplement les autres maisons.  

• Comment créez-vous vos propres modèles ?

- Je conçois les modèles de chaussure avec les designers maison, pour ne pas que celles-ci perdent leur ADN, leur âme. Pour les chaussures, j’utilise du cuir, du métal. Il y a aussi des peaux exotiques, du velours. Quant aux  lunettes, je travaille avec un matériau très noble qui s’appelle l’acétate de cellulose. C’est vraiment le plus noble dans la lunetterie. Je travaille également sur les détails, en particulier la morphologie du nez africain. Mais je recherche toujours les plus nobles, pour allier beauté et confort. 

• Vos articles sont-ils chers ou non ?

- Je ne peux pas faire autrement que d’offrir le meilleur de moi-même. Donc, je ne me pose pas la question du prix, mais je dois donner le meilleur produit possible. Les chaussures, le minimum est 200.000 FCFA. Quant aux lunettes, j’ai constaté que les fabricants ne tenaient pas compte de la morphologie nasale des africains. Les Asiatiques, on en tient compte, les Occidentaux tiennent compte de leur spécificité. Pourtant, les africains sont aussi des consommateurs comme tous les autres. Il y a autant de personnes en Afrique qui chaussent des lunettes qu’en Europe, en Asie. Mais on n’a jamais tenu compte de notre forme nasale. Il fallait combler ce handicap. C’est pour cela que j’ai fait une collection spéciale pour Africains. Et les gens sont vraiment sensibles à cette démarche.

• La mode a-t-elle un bel avenir en Afrique ?

- Bien sûr ! Il y a une énergie créatrice exceptionnelle. En Côte d’Ivoire, j’ai vu des trucs de ouf ! Il faut juste un environnement, que les institutions puissent aider les artisans. Je profite vraiment de votre canal pour lancer un appel, je supplie le gouvernement ivoirien. Il faut qu’on se rende compte qu’aujourd’hui la mode, le luxe est devenu une valeur refuge. Quand rien ne va dans le monde entier, quand les bourses s’effondrent, les sociétés qui perdent des actifs… La mode est devenue une niche de richesse exceptionnelle. Quand on parle de Semaine de la mode à Milan, tout s’arrête et tout tourne autour de la mode. J’implore nos gouvernants de se pencher sur la question, de faire en sorte que les institutions financières accompagnent les créateurs. 

• Vous pourriez promouvoir le textile africain à travers les maisons que vous représentez ?

- Je le fais déjà, avec les chapeaux Peulh, Bamiléké, Haoussa que je porte, les accessoires africains. Mais encore plus, je n’hésite pas à tenir la main à des jeunes africains pour les emmener dans les maisons. Le dernier, c’est un jeune Burkinabè, à Milan, pour qu’il représente aussi des marques. C’est aussi mon rôle. Quand la porte s’ouvre pour un Africain, il ne doit pas la refermer derrière lui. Il doit la laisser entrouverte. Parce que la mode est un milieu qui est très difficile. 

• Peut-on considérer la «sapologie» comme une mode ?

- C’est une variante de la mode, ça fait partie des ramifications. Moi, je me considère plus comme un afro dandy, comme un élégant. Pas en matière de sape seulement, mais dans le comportement, dans l’éducation, dans le parler, dans l’argumentaire, etc. Je suis convaincu que l’élégance peut aider à sauver le monde. Vous voyez aujourd’hui, le nouveau président américain Donald Trump par rapport à son prédécesseur Barack Obama. Ce dernier est un homme élégant dans sa manière de parler, dans sa manière d’être avec les femmes. Mais Donald Trump déjà, il n’est pas élégant. Il ne sait pas parler aux gens, il ne sait pas parler aux femmes, il les méprise. Il méprise l’être humain. Il n’est pas élégant, ni dans son comportement ni dans sa mise vestimentaire. Et ce mec risque de nous mener à la guerre ! C’est aussi ce qui diffère entre les « sapologues » et nous autres. Quand nous échangeons entre nous, c’est avec élégance. Ce qui n’est pas le cas du « sapologue ». Il parle de marque, nous parlons de création, de produit. Ils font du bruit, nous n’en faisons pas. Il y a une frontière, quand bien même tout cela est la mode. Nous sommes au sud, ils sont au nord. 

• Vous avez participé à Abidjan au salon de la mode masculine (Abidjan Men’s Fashion, en décembre 2016 : ndlr). Que vouliez-vous apporter à ce salon ?

- Déjà, mon aura internationale. J’ai quand même un petit nom aujourd’hui dans le milieu de la mode masculine un peu partout dans le monde. Le fait d’être à la disposition des autres, d’être à l’écoute, de conseiller, je pense que c’est important. Surtout, j’ai apporté deux marques internationales : Roberto Botticelli et Mondelliani. C’est important pour une première édition d’avoir deux marques internationales. Je pense que c’est vraiment une plus value pour ce salon qui a de l’avenir. 

• Parlons vie privée. Il existe des familles nombreuses en Afrique, est-ce votre cas ?

- Oui, 21 enfants. Mon père avait 4 femmes. Ma mère a eu 6 enfants dont un est décédé, il y a quelques années. La vie n’était pas facile. Je sais ce qu’est cette vie. Je n’ai jamais connu de vacances. Je passais mon temps au champ, à travailler. Et ce sont des valeurs qui sont restées en moi, celles du travail. 

• Etes-vous marié ?

- Je suis un homme marié, j’ai 3 garçons âgés respectivement de 8, 6 et 4 ans. Je rends vraiment un hommage appuyé à ma femme parce que si j’en suis là aujourd’hui c’est grâce à son soutien. Elle est Africaine, on est du même village et on vit ensemble en Europe. Je suis très heureux de l’avoir pour femme. Quand je vois des hommes qui ne respectent pas les femmes, je dis : vous avez tort. Ma femme est tout pour moi. 

• Allez-vous faire 21 gosses comme votre père ?

- Non, ce n’est pas possible ! Je sais ce que ça coûte. La polygamie n’est pas une bonne chose et c’est une souffrance inutile qu’on inflige aux enfants. Je suis issu de la polygamie, je sais ce que c’est sur le plan traumatique, de la pauvreté. Il faut faire les enfants dont on peut s’occuper. C’est très important. Eux, ils ne demandent rien. A partir du moment où ils sont là, il faut s’en occuper. C’est de notre responsabilité. 

• Vos projets ?

- M’installer en Côte d’Ivoire. Mon principal projet actuellement est d’ouvrir un showroom Defustel ici. Et ça va se faire. Et puis, il y a Mes Chaussettes rouges, le numéro un mondial des chaussettes de luxe. On travaille ensemble. Dans quelques mois on va peut-être lancer une collection « Defustel promeut Chaussettes rouges ». On a plein de projets. Mon équipe gère. Mais mon projet, vraiment c’est ouvrir un showroom à Abidjan. Et cela va s’étendre à d’autres capitales. On a la foi. La jeunesse africaine est bouillonnante. Ils nous suivent, on va travailler ensemble.

 

Par François Yéo

 

Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.