PEPITA D. : “Les freins de la mode africaine”

Write on mercredi, 11 octobre 2017 Published in Causerie Read 748 times
Rate this item
(0 votes)

La styliste béninoise Pépita D. n’est pas contente du rang qu’occupe la mode africaine sur l’échiquier mondial. Elle ne fait pas dans la dentelle pour le dire.

. Tu as présenté une collection lors du défilé des créateurs ivoiriens à la Francophonie. Peux-tu nous en parler ?

- Elle s’appelle Indigo. C’est un mélange de tissus indigo avec du pagne wax. La particularité de cette collection, c’est qu’elle est vive. Il y a des couleurs qui rappellent un peu la francophonie : le jaune, le vert, le rouge, le bleu… C’est au tour de ce thème-là que j’ai travaillé.

. Tu as été invitée par l’association des créateurs de Côte d’Ivoire (ACMCI). Pourtant, généralement, on reproche aux couturiers de ne pas être unis. Que penses-tu de l’exemple ivoirien ?

- J’ai été bien reçue. L’organisation était parfaite. Quand un créateur organise, il sait de quoi son collègue a besoin. Il prend les précautions qu’il faut. Sur ce plan-là, je dirai que l’exemple ivoirien est bon à suivre.

. Si tu es face aux responsables de l’OIF, quel projet leur soumettras-tu ?

- Je leur présenterai évidement un projet de mode autour de tout ce que la mode apporte à la société. La mode, ce n’est pas que les habits. Il y a beaucoup d’acteurs qui interviennent dedans. Il y a le créateur qui présente le modèle. Mais avant ça, des gens travaillent. Les artisans fabriquent le tissu si c’est une collection avec des matières locales. Les employés réalisent la collection. Les accessoiristes habillent la collection. Le coiffeur et le maquilleur y interviennent également. La mode est un gros secteur qui comprend des sous-secteurs. Malheureusement, le secteur de la mode est négligé, pour ne pas dire oublié. On se bat pour qu’on lui donne sa place dans la société. Dans les pays européens, la mode est un vecteur d’activités. C’est très économique. C’est un secteur qui rapporte beaucoup dans certains pays en Europe. Alors, pourquoi pas chez nous ? Nous sommes des artistes. On aime la mode. On aime ce qu’on fait. Chaque fois, on se bat, on essaie de monter notre activité. On a des ouvriers. On crée des emplois. Mais après, on n’arrive pas à s’agrandir parce qu’on n’a pas le soutien financier. Quand on demande un prêt à la banque, on nous réclame des garanties avec plein d’autres choses. Alors que notre travail est déjà une garantie. On nous prend pour des artistes. Alors qu’en dehors des artistes que nous sommes, nous gérons des sociétés, des entreprises… Donc, on doit pouvoir nous soutenir comme on soutien un jeune entrepreneur qui monte sa société, un commerce… La mode est un secteur très actif qu’il faut essayer de développer plus.

. Ou en es-tu avec ta griffe ?

- J’essaie de lancer le prêt-à-porter et de me faire connaître un peu plus. J’ai déjà fait beaucoup de défilé haute couture. Maintenant, il faut que je fasse beaucoup plus de prêts-à-porter accessibles à tout le monde pour qu’on puisse porter partout du Pépita D. Je veux aussi qu’on parle de la marque Pépita D. en Afrique et dans tout le reste du monde.

. Comment comptes-tu le faire ?

- J’ai déjà quelques boutiques à Cotonou. Je collabore avec certaines au Nigeria, Cameroun, Burkina Faso et en Côte d’Ivoire. J’aimerais aussi m’étendre à d’autres pays. Je voudrais aussi avoir des points de vente en Afrique et même au de-là. Je crois que c’est comme ça à mon humble niveau qu’on pourra parler de Pépita D, de la marque et la faire porter. J’essaye de travailler avec les réseaux sociaux et de vendre en ligne. Pour ce faire, il faut qu’on produise beaucoup pour que ça dépasse les frontières africaines.

. De tes débuts à aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé dans ta manière de faire ?

- Au fil des années, je suis plus mature. J’ai compris beaucoup de choses. La méthode de travail change. Je suis plus professionnelle. J’essaie de donner un dynamisme à ma maison en travaillant avec des gens qu’il faut dans la communication, le marketing… Il faut avoir une équipe avec laquelle, on se donne les idées pour que ça puisse marcher. Je grandis et j’essaie de faire mieux, surtout avec les nouvelles technologies pour ne pas être en marge de la mondialisation.

. A quel niveau places-tu la mode africaine dans le tissu mondial ?

- Malheureusement, elle n’est pas encore là où elle doit être. Elle est riche de ressources culturelles. La preuve, il y a quelques mois dans un shopping center à Paris, tous les grands créateurs européens ont travaillé sur le thème Afrique. Ils ont utilisé les matières africaines pour faire des habits et des accessoires. Ils ont puisé chez nous. Pourquoi, on n’en ferait pas chez eux ? Tout simplement parce qu’ils ont tout bloqué. C’est fermé. Quand ça les enchante, ils vont chercher ce qu’ils ont besoin en Afrique. Tout cela est possible parce nous les créateurs africains ne formons pas un seul bloc pour dire non à certaines choses. C’est déjà un handicap et ça nous bloque nous-mêmes. Ça ne nous protège pas. Dès que les créateurs européens ont eu une ouverture, ils prennent les matières premières africaines avec lesquelles ils réalisent leurs collections. C’est ce qu’ils exposent et vendent. Ça a été un choc pour moi. Je me dis que la mode africaine n’est pas encore reconnue sur le plan mondial. Les créateurs africains doivent essayer de faire quelque chose pour la mode africaine.

. Qu’est-ce que ta génération à savoir Gilles Touré et Koro DK Style va léguer à la jeunesse ?

- Quand un jeune me dit qu’il veut devenir couturier ou designer, je lui conseille d’aller dans une école de couture, une école de marketing de mode et de faire une formation ou stage dans tous les secteurs qu’englobe le secteur de la mode. Là, il va comprendre que la mode, ce n’est pas que la création. Nous, on s’est cantonné à la création. On ne connait pas tout ce qui est marketing et activités autour de la création. C’est à force de travailler qu’on a découvert ces secteurs-là. Si les jeunes font les écoles et les formations qu’il faut, ils ne feront pas les mêmes erreurs que nous. Après cela, je dirai aux jeunes d’être dans la réalité du continent.

. C’est quoi la réalité du continent ?

- L’Afrique a  sa particularité, ses habitudes, ses couleurs… Elle a ses cultures qui ne sont pas forcément celles de l’Europe. Quand on va faire une école européenne, ce n’est pas pour travailler en Europe. C’est pour acquérir la formation et le savoir-faire. Quand on revient en Afrique, il faut pouvoir l’adapter à la réalité africaine.

Par Omar A. Kader

Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.