Tiken Jah Fakoly : “J’ai été choqué”

Write on lundi, 29 mai 2017 Published in Entrevue Read 1323 times
Rate this item
(0 votes)

Un bâtiment aux couleurs vives Rouge-Jaune-Vert attire la curiosité au quartier Yopougon- Maroc à quelques encablures du carrefour appelé Tiken. C’est en effet le domicile du chanteur Tiken Jah Fakoly. Il y a présenté il y a quelques semaines son nouveau maxi single dénommé 3ème Dose. L’album, la politique ivoirienne, sa carrière… Tiken dit tout.

• Quelle est cette grande bâtisse qui nous reçoit ?

- C’est le siège de Radio Libre Abidjan, ma radio qui va émettre bientôt. C’est aussi mon domicile. Le bâtiment abrite deux salles de répétition et un studio d’enregistrement. Donc, il y aura à peu près quatre activités dans cette maison. 

• Tu viens de sortir un maxi single baptisé 3ème Dose. De quoi parles-tu ?

- Je dis simplement non au 3ème mandat. Vous savez qu’il a fallu qu’on fasse un sacrifice de plus de 40 morts au Burkina Faso pour qu’on puisse dire non au 3ième mandat et au sénat. Au Burundi, il y a eu plus de 300 morts et jusqu’à présent, les gens sont accrochés au pouvoir. Aujourd’hui, la société civile africaine s’est levée pour dire non au 3ème mandat. Faire un 3ème mandat, c’est montrer qu’on est le seul capable de diriger, qu’on est le plus intelligent, le plus fort… Et si on continue à faire les 3ème et 4ème mandats, on ne renouvellera jamais la classe politique africaine. Il est temps que des voix s’élèvent pour aider cette société civile, cette génération consciente dans le combat contre le 3ème mandat. 

• Et si dans la loi fondamentale de certains pays africains, il y a le 3ème mandat, pourquoi veux-tu qu’on le supprime subitement?

- Bèh, s’il est prévu, il faut se battre pour qu’on le retire de la loi fondamentale. 

• Prenons le Burkina Faso à côté. La Constitution n’a pas changé finalement. Mais est-ce que cela impacte la vie des citoyens burkinabè au quotidien ?

 

- Ça, on verra mais au moins, la classe dirigeante a changé. 

• Oui mais, le citoyen lambda burkinabè ne mange pas le changement de la classe dirigeante ?

- Vous savez, les Africains veulent planter et récolter tout de suite. Dans le processus de développement d’un pays, celui qui plante l’arbre, n’est pas forcément là quand l’arbre produit des fruits. Les exigences des populations burkinabè sont normales. Ce qu’il faut savoir, c’est que les récompenses du travail qui a été fait, seront pour les générations futures. Il faut continuer pour qu’il y ait l’alternance tous les 10 ans. Comme ça, ceux qui sont là vont savoir qu’ils ne sont pas propriétaires du pays. Et ce sont les enfants de demain qui vont bénéficier de ce résultat-là. Eux, ils n’auront pas à refaire le travail que la société civile fait aujourd’hui. C’est pareil pour les retombées économiques. Une fois qu’il y aura la démocratie, la bonne gouvernance, tout ira. 

• Crois-tu que ton message passe partout ?

- Je ne pense pas, mais je fais passer mon message, tout en souhaitant qu’il soit écouté. J’espère simplement que les gens prendront conscience à travers mon message. 

• L’année dernière, tu n’as pas été autorisé à donner un concert au Congo-Kinshasa. Tu as été refoulé ?

- J’étais choqué car la République démocratique du Congo (RDC) est un pays africain. J’ai pour habitude de dire que je suis africain d’origine ivoirienne. Aller dans un pays africain et être rapatrié, c’est choquant. Ce que beaucoup ne savent pas, c’est que j’étais déjà à l’aéroport de Kinshasa. Et on m’a rapatrié dans le même avion qui m’a amené, sous prétexte que je n’avais pas le visa d’affaires. Les autorités congolaises ont estimé qu’on avait un visa touriste. Alors que c’est l’ambassade de la RDC à Paris qui nous a donné le visa avec une lettre de l’organisateur du concert. Donc, l’ambassade savait que nous allions pour travailler. Pourquoi, elle nous donne un visa touriste ? On pouvait au moins nous dire : comme vous avez un visa touriste, alors, vous entrez mais vous ne jouez pas. On ne nous a même pas laissés visiter le Congo. Cela veut dire tout simplement que les autorités congolaises avaient peur du message du reggae et elles ne voulaient pas que le reggae vienne éveiller les consciences des gens. Mais ce qui m’a fait le plus mal, c’est que je m’attendais au moins à une réaction de mon pays. Que l’ambassadeur de la RDC à Abidjan soit appelé pour être entendu. Rien n’a été fait. Donc j’étais encore plus sous le choc. Si vous touchez au cheveu d’un Français en Afrique, vous allez entendre la réaction de la France. Du coup, cela fait de moi un citoyen banabana. 

• Les organisations de la société civile comme Filimbi en RDC, Y’en a marre au Sénégal et Le Balai citoyen au Burkina Faso se battent toujours pour soutenir un candidat. Mais quand ce dernier arrive au pouvoir, ils sont souvent déçus. C’est comme si leur combat a été inutile.

- C’est vrai. Mais on doit toujours fait confiance, jusqu’à ce que la personne à qui on fait confiance déçoive. Donc, ce n’est pas la faute aux organisations civiles si des élus ne tiennent pas leurs promesses. 

• C’est quand même décevant, non ?

- C’est sûr. Cependant, on est dans un processus. On avance doucement. On prend un dirigeant, on le met pendant deux mandats. Après, on met quelqu’un d’autre. C’est en cherchant qu’on trouvera un jour un dirigeant qui fera notre affaire. C’est vrai que Thomas Sankara était arrivé au pouvoir par un coup d’Etat. Mais, c’est un dirigeant qui était différent des autres. C’est un chef d’Etat qui est mort avec 150.000 mille francs CFA dans son compte, alors que les autres ont des milliards. Certains dirigeants africains sont plus riches que leurs propres pays. Donc, Y’en a marre n’a pas fait d’erreur. Ils ont réclamé l’alternance et ils l’ont eue. Actuellement, ils sont en train de chercher le bon dirigeant. 

• Revenons à 3ème Dose. Combien de titres comprend-il ?

- Il y a le titre 3ème Dose qui parle effectivement des 3èmes mandats qui rendent fou. C’est comme l’alcool, tu prends le premier verre, après un 2ème verre. Dès que tu prends un 3ème, tu pètes les plombs. Tous les jours, les conseillers viennent dire que c’est toi le chef jusqu’à ce que tu meures dedans. Un autre titre s’appelle Tu m’as tué. J’y rends hommage à Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Modibo Kéïta, Kwame N’krumah. Ces gens-là voulaient les Etats-unis d’Afrique. Aujourd’hui, l’Afrique ne compte pas sur le plan international. Pour aller bombarder Kadhafi, la France n’a pas demandé l’avis des Africains. On ne doit pas oublier ces dirigeants-là. Ils ont été, soit, éjectés du pouvoir, soit assassinés, soit humiliés parce que simplement, ils voulaient l’unité. Dans ce titre, je parle aussi de la manipulation de la constitution, de ceux qui s’opposent à la démocratie… Et la 3ème chanson s’appelle Politique. Vous savez que bientôt, on sera en 2020. Les manipulations des politiciens ont commencé encore à monter les uns contre les autres, à diviser pour régner. Il y a une lutte acharnée pour le pouvoir. Nous sommes pris en otage par trois personnes : Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié. Les gens vont même jusqu’à oublier la Côte d’Ivoire. On oublie que c’est dans la stabilité que nous avons notre intérêt. On oublie que nous avons le devoir de réserver une Côte d’Ivoire stable à nos enfants et à nos petits-enfants. Et que c’est quand il y aura la stabilité que les investisseurs viendront et créeront des emplois. Il y en a quand ils se lèvent, leur problème, c’est qu’Alassane soit président de la Côte d’Ivoire éternellement. Il y en a quand ils se lèvent, ils vont à Daoukro voir Bédié. Ils mangent, ils dorment, ils n’apportent rien à la Côte d’Ivoire. Enfin, il y en a, leur programme de gouvernement, c’est libérer Gbagbo. Je veux dire à la population de faire attention à ces manipulations. Faisons tout pour éviter le piège de nous taper dessus. 

• Le constat est que tout le monde trouve que tu t’es adouci et tu ne cognes plus dans tes chansons.

- Ecoutez 3ème Dose, vous allez voir que j’ai cogné. Je ne vais pas chanter encore Mon pays va mal ou Quitte le pouvoir. Je l’ai déjà chanté. Si quelqu’un veut l’écouter, qu’il achète cet album-là, il va y trouver toutes ces chansons. Voilà. Je ne reviens plus sur les sujets que j’ai déjà abordés. C’est encore d’actualité. Et puis le problème, c’est que les Ivoiriens n’ont pas écouté mes derniers albums. Dans Dernier appel par exemple, il y a un titre qui s’appelle Dénoncer. 

• Tu n’as pas fait de ce titre un titre phare, sinon tu aurais communiqué là-dessus, comme tu l’as fait pour Ouvrez les frontières…

- Peut-être qu’on aurait dû faire une vidéo du titre. Vous savez, la maison de disques et moi choisissons ensemble les titres qui peuvent représenter l’album. Peut-être en tant que producteur de l’album en Afrique, j’aurais pu sortir l’argent de ma poche pour faire le clip de ce titre-là. Mais ceux qui ont acheté l’album Dernier appel, savent qu’il y a un titre qui s’appelle Dénoncer dans lequel j’ai dénoncé le rattrapage, la guerre de succession, le népotisme… Ce sont des choses que j’ai chantées mais l’album n’a pas eu beaucoup de promotion en Côte d’Ivoire, parce que j’étais en tournée. S’il y a un artiste qui mérite de manger aujourd’hui parce qu’il a lutté pour ce pouvoir actuel, c’est bien moi. Mais, si je ne mange pas, c’est parce que je veux rester moi-même. Je veux rester reggaeman, le contre-pouvoir. Je veux garder ma liberté. 

• Tu as dit dans la presse une phrase qui a créé la polémique : “ce n’est pas en créant des ponts qu’on entre dans l’histoire...”

- Oui, la preuve, les ponts sont construits, c’est très bien car la route et les ponts précèdent le développement. Mais, s’il n’y a pas de retombées directes sur la population, il y a problème. 

• Il faut construire pourtant quelque chose aujourd’hui pour que cela serve demain, non ?

- Je suis tout à fait d’accord avec ça. Je ne dis pas que rien n’a été fait. Il y a des choses qui ont été faites. Mais s’il y a eu polémique, c’est qu’il y a des adhérents à mon message. Prenez le cas du Sénégal où Macky Sall disait que s’il arrivait au pouvoir, il va réduire la durée du mandat de 7 à 5 ans. Comme tout le monde se bat pour avoir un 3ème et un 4ème  mandat, si lui, il vient et qu’il réduit son mandat à cinq ans, il va entrer dans l’histoire. Tout le monde l’attendait. Mais Macky Sall n’a pas voulu ouvrir la porte de l’histoire. Ici en Côte d’Ivoire même, si les gens apprécient les routes, ils auraient préféré avoir des emplois. Le message a créé la polémique, parce les Ivoiriens pensent qu’ils n’y a pas les fruits de la croissance. 

• Quelle forme de réconciliation préconises-tu ?

- Je n’ai pas de formule de réconciliation. Parce que je pense sincèrement qu’il y a une lutte pour le pouvoir et les gens prennent la réconciliation comme prétexte. Il y a eu moins de dégâts en Côte d’Ivoire qu’au Liberia pendant la guerre. La Côte d’Ivoire a été la première nation à recevoir les refugiés libériens. Aujourd’hui, le Liberia a réussi à se calmer en faisant beaucoup de sacrifices. La réconciliation au Liberia s’est faite avec beaucoup d’injustices. Il y a de nombreux chefs de guerre qui n’ont pas été arrêtés. Aujourd’hui, la réconciliation est une arme qui est utilisée par les politiques. Il est temps que les Ivoiriens évitent ce piège-là. Qu’on se dise qu’on a connu des troubles et aujourd’hui, il y a une accalmie. Profitons de cette accalmie pour aller aux élections et voter le candidat de notre choix. Evitons de nous taper dessus. On est pris en otage par les partis politiques, par leurs dirigeants, par leurs leaders. Ce ne sont pas des partis politiques où le débat est ouvert. En Côte d’Ivoire, il y a des propriétaires de parti. Le FPI appartient à Gbagbo. Si tu dis quelque chose contre Laurent Gbagbo, tu es combattu au FPI alors que le parti est un parti démocratique. Au PDCI, on ne touche pas au dieu du parti qui est Bédié. Tous ceux qui ont essayé, l’ont appris à leurs dépens. Tous ceux qui sont contre Alassane, sont battus, chicotés… Tout le monde sait que les Ivoiriens sont réconciliés, mais les politiques ne vont jamais se réconcilier. Comment voulez-vous que deux hommes qui veulent la même femme se réconcilient ?

 

Par Omar Abdel Kader 

 

Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.