Lanciné Kramo Fadika : “ Comment on gagne l’Etalon au Fespaco “

Write on vendredi, 23 juin 2017 Published in Entrevue Read 331 times
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Premier grand lauréat ivoirien du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) en 1981 avec Djély, la statue de Lanciné Kramo Fadika trône désormais sur la célèbre rue des cinéastes à Ouagadougou. Après l’immortalisation de son œuvre, l’ancien patron de l’office national du cinéma de Côte d’Ivoire (ONAC-CI) fait le bilan de la participation ivoirienne au Fespaco 2017.  Et  évoque les difficultés des films primés à cet important rendez-vous pour se vendre. 

• Vous êtes immortalisé à Ouagadougou depuis le Fespaco dernier. Qu’est-ce que cela vous fait ?

- C’est une agréable surprise ! Mais je savais depuis 2013 que ma statue allait être dressée à Ouagadougou. En 2015, j’ai été faire les photos et rencontrer l’artiste sculpteur. En moins d’un an, j’étais à Ouaga pour regarder la statue et voir à quoi ça ressemblait. Mais c’est une surprise tout de même, car pour moi, le film Djéli n’était qu’une première œuvre, un premier essai dans une carrière que j’étais en train de débuter. Donc, la surprise est toujours là. Il faut dire que ça m’a fait beaucoup plaisir dans la mesure où c’est quelque chose d’assez important. Le gouvernement burkinabè a décidé de créer cette place des cinéastes pour le cinéma africain. Et dans une rue de de Ouaga, il  est érigé les statues des vainqueurs du festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco). 

• Dans votre filmographie, Djéli est-elle la meilleure?

- Quand je regarde ce film, je pense qu’il y a quelque chose qui est assez important et qui est fondamentale. C’est la sincérité avec laquelle j’ai fait ce film. La sincérité dans le sens où je me suis laissé aller moi-même, avec tout ce que j’ai en moi de culture africaine et ivoirienne. Je suis allé jusqu’au plus profond de moi dans l’écriture du scénario et dans sa construction d’une manière générale. Tout cela est basé sur quelque chose de fondamental en Afrique, qui est le conte. J’assimile le cinéaste d’aujourd’hui au conteur d’hier. Je le dis sans forfanterie aucune, simplement parce qu’en regardant le film aujourd’hui, il y a des traits qui sont là. Qui étaient en moi et que j’ai fait ressortir comme ça dans un élan de rétrospection. Je pense que c’est cela aussi la force de ce film. 

• Djéli a été primé en 1981 et 12 ans après, c’est Au nom du Christ. Et 24 ans après plus rien. Aucun film ivoirien n’a obtenu l’Etalon d’Or de Yennega. Que se passe-t-il ?

- En posant la question comme ça, je dirai que c’est un peu prétentieux de la part des Ivoiriens de vouloir absolument gagner l’Etalon de Yennega. En fait, un festival est une réunion de cinéastes, de cinéphiles…

Certains apportant leurs œuvres, d’autres les analysant et les regardant pour essayer de dégager ce qui a été le meilleur. Il ne faut jamais vouloir être le meilleur de tout, tout temps. Quand on va à un Festival et qu’on revient sans le grand prix, on a l’impression qu’on a failli. Non, on n’a pas failli. 

• Tout  le monde sait que depuis que le Ministre Maurice Bandaman est aux affaires, sa vision a toujours été que la Côte d’Ivoire décroche l’Etalon d’Or. Qu’est-ce qui fait que ça ne marche pas ?

- Je ne sais pas trop quoi dire. Pour moi, l’essentiel est d’aller au Fespaco. Ce n’est pas d’avoir forcément l’Etalon d’or. Il ne faut pas penser que c’est parce que je l’ai déjà hein ! Le tout n’est pas de venir remporter l’Etalon ou quand vous ne l’avez pas, c’est que c’est un problème. Je dis non. En 2015, la Côte d’Ivoire n’a pas eu le grand prix mais, elle a remporté de nombreuses autres récompenses. C’est quelque chose quand même dans le cinéma d’un pays. Je pourrai dire aussi que cette année, on n’a pas eu de prix mais la Côte d’Ivoire a la statue d’un de ses cinéastes dressée sur la place des cinéastes à Ouaga. Ça aussi, c’est un acquis. J’étais membre du jury officiel longs métrages. J’ai été aussi fait Chevalier dans l’ordre du mérite des arts, des lettres et de la communication avec agrafe cinématographique. Ce sont des choses positives pour la Côte d’Ivoire. Il n’est pas bon de dire, on va pour gagner le Fespaco. Personne ne peut dire, je vais gagner l’Etalon d’Or. J’ai été membre du jury et je sais ce que c’est qu’un jury. Je sais ce que c’est qu’une tendance. Souvent, ça se joue à très peu de choses. Les films sont plus ou moins égaux. 

• On parle souvent d’une politique de rotation de l’étalon d’or par pays. Est-ce exact ?

- Je ne le crois absolument pas, dans la mesure où j’étais dans le jury cette année qui était présidé par le grand cinéaste Noureddine Saïl, qui a été longtemps directeur du Centre cinématographique marocain. On n’a pas regardé le background des pays. Les œuvres étaient soumises à notre analyse. On les a analysées et puis classées. Ce n’est pas une question de distribution de prix par rotation. En tout cas selon ce que j’ai vu. 

• Cette année, la Côte d’Ivoire a été invitée d’honneur au Fespaco. Votre sentiment là-dessus ?

- Ça a été une très bonne chose. La symbolique au niveau culturel des relations entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire est très forte. On n’a pas failli. Car la représentation que nous avons faite de la culture ivoirienne a été très remarquable. C’est vrai qu’on n’a pas eu de prix, mais on a eu quand même une présence. 

• Que devient le film  quand il est Etalon d’Or, d’autant plus que souvent il n’est pas vu en Afrique ?

- Il ne faut pas se dire que quand on a été Etalon d’Or, c’est qu’on est le meilleur. Mais le prix n’est pas lié à la visibilité du film, au fait que le public le suive, ni au fait aussi que le cinéaste gagne de l’argent. C’est une distinction qu’on prend et qui est bonne à prendre. Mais il ne faut pas y lier toute une carrière cinématographique. J’ai été Etalon d’Or en 1981, mais ma 2ième œuvre est sortie en 1994. Pourtant tout laisserait à penser qu’après le sacre, toutes les portes allaient s’ouvrir à moi. Chaque film a ses difficultés de financement, d’organisation et tout. 

• Quelle est donc la politique mise en place par les cinéastes et le Fespaco pour que les films primés soient vus en Afrique et ailleurs ?

- Bon, il s’agit d’un manque global d’organisation du cinéma au niveau continental. Regardez, à part la fédération panafricaine des cinéastes qui est née en 1969, il n’y a pas d’organisation au niveau commercial. C’est-à-dire qu’il n’y a pas un circuit de distribution qui permet qu’un film ivoirien puisse être vu au Zimbabwe, en Algérie, au Mali, au Burkina Faso… La première tentative qui a été faite dans ce sens-là pour l’Afrique francophone, était le Consortium inter-africain de distribution cinématographique (CIDC), mais elle a dispru. Toutes les tares que nous constatons aujourd’hui au niveau des organisations politiques africaines, se sont retrouvées à l’intérieur de ce consortium. Ce n’est donc pas allé loin. En plus, il était doublé du Centre de production de films (CIPROFILM). Le film était produit et ensuite distribué. Malheureusement, ça n’a pas été le cas. Après la sortie de mon film Djély, à part ce que j’ai reçu comme dividende de la répartition en Côte d’Ivoire, je n’ai rien reçu venant du Niger, du Mali, Bénin, Togo, Burkina Faso, alors que le film a été diffusé dans ces pays-là. Le CIDC est parti avec. Au Mali, je suis allé moi-même m’arrêter devant la salle pour suivre les entrées, car j’en avais marre. C’est cette mauvaise organisation qui fait qu’on n’a pas pu établir ce que c’est que le cinéma en Afrique. Dans le cinéma, il y a trois mamelles : la production, la distribution et l’exploitation. La politique cinématographique d’un pays doit être assise sur ces trois niveaux-là : il faut donner les moyens aux producteurs, aux distributeurs et aux gérants de salles de cinéma. Ces derniers font des efforts pour construire des salles. Alors, il faudrait qu’ils puissent entrer dans leurs fonds. 

• Qui va mettre ces structures en place, en dehors des hommes de cinéma ?

- Les hommes du cinéma travaillent dans un contexte bien précis. Il faut qu’on mette en place une politique qui permet que chacun joue son rôle à un moment donné. Cela ne peut être confié aux seuls hommes du cinéma. 

• Après l’office national du cinéma de la Côte d’Ivoire (ONAC-CI), où êtes-vous aujourd’hui ?

- Je suis conseiller technique du ministre de la culture et de la francophonie. En même temps, je gère ma boîte de production cinématographique (Palmarès Production, ndlr). 

• Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’on vous démette de l’ONAC-CI alors qu’on chantait ‘’les hommes qu’il faut à la place qu’il faut’’ ?

- Je ne suis pas d’accord avec le terme démettre. On m’a simplement déplacé. On a voulu un volet économique du cinéma et moi-même j’étais d’accord avec ça. Il faut que l’art et la culture débouchent sur l’économie effectivement. On y met de l’argent et il faut que cet argent-là soit fructifié. Si on dit qu’il y a quelqu’un qu’on va amener et qui va faire cela, je suis d’accord. 

• Ne saviez-vous pas que l’ONAC-CI devrait rapporter de l’argent ?

- Je le savais mais il fallait que j’aie les mécanismes en mains pour  le faire. En même temps,  je ne veux pas critiquer les choix du ministre. Nous tous voulons le développement du cinéma. Avec moi ou avec quelqu’un d’autre. Je suis un soldat au service du cinéma et de la Côte d’Ivoire. 

• Que s’est-il passé pour que Les frasques d’Ebinto de votre collègue Jean-Louis Koula ne puisse pas être encore produit ?

- Je ne sais pas. Il faut poser la question à Jean Louis Koula  qui en est le producteur-réalisateur. En plus, je n’ai plus le droit de répondre à cette question, puisque je ne suis plus le directeur de l’ONAC-CI. Et je ne suis plus l’ordonnateur du fonds de soutien à l’industrie cinématographique.

 

Par Omar Abdel Kader

 

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