Thierry Dia : “L’art plastique, de l’ombre à la lumière “

Write on lundi, 03 juillet 2017 Published in Entrevue Read 321 times
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Son nom rime avec la promotion des jeunes plasticiens en Côte d’Ivoire depuis 1999. La peinture est devenue sa seconde nature. Lui, c’est Thierry Dia, galeriste, DG de l’institution Houkami Design située à la Riviera 2. Dans cette entrevue, ce passionné, parle de son combat pour démocratiser l’art plastique afin de l’emmener dans tous les foyers ivoiriens. Et propose des solutions pour permettre aux peintres de vivre décemment de leur art.

. D’où tiens-tu ton amour pour l’art plastique ?

- C’est parti vraiment d’une rencontre fortuite. Je ne m’y attendais pas. J’étais dans une grande surface de la place, en 1999, et je croise un jeune homme qui s’appelle Charles Armand. Il expose avec ses amis plasticiens de l’Institut national supérieur des arts et de l'action culturelle (INSAAC). Je vois un tableau qui me plait et je lui demande le prix. Il me le dit. C’est abordable. J’achète le tableau. Puis, je lui demande le nombre de tableaux qu’il a. Il me dit que ça ne marche pas. Il est découragé. Je lui fais savoir que, comme moi, il y a des gens qui peuvent aimer ses tableaux. Je lui demande de réaliser 25 œuvres que je vais l’aider à vendre. Pour le soutenir afin qu’il puisse continuer son travail. Je lui déconseille d’arrêter. C’est comme cela que tout est parti. 

. As-tu tenu la promesse de vendre ses 25 tableaux ?

- Oui. A la fin du mois, j’appelle le jeune homme, mais il m’a déjà oublié. Je lui rappelle donc les circonstances de notre rencontre. Il vient alors me voir et on fait les calculs par rapport aux 25 tableaux que j’ai réussi à vendre. Je lui remets l’argent et je lui dit d’aller acheter son matériel de travail.

Vous savez, quand c’est le destin, on n’y peut rien. Le petit aurait pu prendre l’argent et aller en faire autre chose. Mais il a effectivement acheté son matériel et commencé à travailler. Ça a coïncidé avec le coup d’Etat de décembre 1999. Il a fait une série de tableaux qu’il a nommée Gbangban. Il m’a appelé, m’a demandé de l’aider à les vendre. J’ai organisé un petit choukouya party et un alloco party chez moi à la maison. J’ai invité des amis journalistes. Je leur ai demandé  d’aider Armand qui était encore aux beaux-arts. Ils ont fait des articles et en deux mois, on a vendu les tableaux. 

. Mais de là à ouvrir une galerie...

- En fait, c’est un journaliste qui faisait partie des journalistes invités, qui m’a proposé d’ouvrir une galerie si vraiment je veux aider les jeunes plasticiens. Je lui ai fait savoir que je n’avais pas le temps vu mon travail. Mais, après notre conversation, l’idée a commencé à trotter dans ma tête. C’est comme ça qu’un jour, je décide d’aller prendre un registre de commerce. Tout s’est fait comme si c’était Dieu qui me poussait à le faire. Pour dire vrai, je n’ai jamais voulu le faire. C’est comme ça qu’Houkami a commencé en 1999. Mais je me suis dit que je ne peux pas aider tous les jeunes de Côte d’Ivoire. Donc, je vais organiser le prix Guy Nairay. C’est un concours. Je vais prendre les 10 meilleurs et je renouvelle. J’organise le premier Prix Guy Nairay en 2011. Le siège de ma galerie était aux Deux-Plateaux-Vallons, dans une petite maison. Mais c’est difficile d’aider. Je me disais que le jour où Dieu me donnera la possibilité de vraiment aider les artistes, je construirai un grand bâtiment dans lequel il y aura un restaurant et un lounge pour financer les expositions et les vernissages et aussi une résidence d’artistes où ils pourront  dormir, travailler et exposer. Dieu soit loué. En moins de dix 10 ans, j’ai réussi à construire une galerie avec tout ce que nous souhaitions. Si ce n’est pas la volonté de Dieu, je ne sais pas ce que ça peut être. C’est pour cela que j’ai donné le nom Houkami à ma galerie. Houkami veut dire en baoulé ‘’aide-moi’’. 

. Dieu t’a aidé et en retour, tu veux aider les autres ?

- Je suis obligé de le faire. J’ai d’ailleurs appelé la cour de la galerie La terre promise. C’est un message que je donne aux jeunes. Celui qui fait un travail, qu’il le fasse bien. Charles Armand par qui tout est parti, prépare actuellement un doctorat en France. Tous les plasticiens qui veulent bosser, qu’ils viennent nous voir. Chacun peut vivre de son art.

. C’est quoi la différence de ta galerie avec les autres ?

- C’est une galerie de jeunes plasticiens. A Houkami Guyzagn, on aide et on positionne les jeunes talents. On n’est pas en train de chercher à vendre des tableaux à des centaines de millions. Ce n’est pas cela ma philosophie. L’objectif pour nous, c’est de pouvoir canaliser l’énergie de nos jeunes qui aiment l’art. Surtout ceux qui ont du talent. On les aide à avoir un press-book, un catalogue… On essaie, comme on peut, de les booster, les mettre sur la voie du niveau international. 

. Es-tu collectionneur d’art ?

- Oui, bien sûr ! Aujourd’hui, je deviens collectionneur d’art. Je suis obligé de garder une œuvre de tous ceux qui passent entre mes mains. J’en ai à la galerie, chez moi à la maison. Je prête des tableaux à des gens ou j’en donne aussi à des amis. J’ai dû en vendre aussi certains. 

. Que gagnes-tu concrètement à t’investir dans les arts plastiques ?

- C’est simplement le plaisir d’aider les jeunes plasticiens. 

. Les plasticiens vivent-ils de leur art en Côte d’Ivoire ?

- Bon, c’est un métier qui est compliqué. Mais moi, je mets tout entre les mains de Dieu. Celui qui travaille bien, il a beaucoup d’argent. Celui qui travaille peu, il a peu d’argent. Celui qui ne travaille pas, il n’a rien. Je suis convaincu de cette théorie du travail. La preuve est là avec mes artistes : Soro Pehoué, Abou Dia, Abouna Pascal… Ce sont des gens qui travaillent bien et leurs œuvres sont toujours parties. Ils en vivent puisqu’ils construisent des maisons pour leurs parents. En plus, ils sont professeur d’art. on vit de tout métier dans lequel on est excellent. 

. Donc, l’idée selon laquelle les plasticiens ne vivent pas de leur art est erronée ?

- C’est le grand public qui pense ainsi. Quand on est peintre organisé, discipliné, ça va. Il ne faut pas être prétentieux. On n’est pas dans un pays où les gens ont beaucoup d’argent. Mais vivons à notre niveau et ça ira. Si c’était aux Etats-Unis, moi, j’étais milliardaire. Les artistes peuvent vivre de leur art. Les grands peintres comme James Houra, Monné Bou ou Cyprien Kablan sont des références qui s’en sortent. Ils arrivent à vendre des tableaux à deux ou trois millions. Les jeunes artistes vendent de 400 à  600 mille FCFA leur tableau. Et en plus, ils sont professeurs d’art. Comme on le dit dans notre jargon, s’ils veulent vivre la vie de Lougah ou faire le boucan, il est évident que ça ne peut pas marcher. 

. Comment les contacts se font-ils ? Comment savoir qu’il y a une galerie qui s’appelle Houkami Guyzagn ?

- On a un créneau. On ne vend pas des artistes qui coûtent des centaines de millions. Si quelqu’un veut des tableaux à petits prix, Houkami est la référence. On s’occupe de jeunes plasticiens. Mais on peut aussi organiser des expositions des grands. On a ici des artistes de talent et notre force, c’est l’INSAAC. On y détecte des jeunes qu’on met dans les conditions de travail. On trouve des mécènes qui les encadrent. Au bout de deux à trois ans, ils explosent. 

. Quel est le comportement des Ivoiriens face aux arts plastiques ?

- Le public a des à priori car on lui fait croire que les tableaux coûtent des millions. C’est l’occasion pour nous d’expliquer aux Ivoiriens qu’il y a tous les prix et à chacun d’organiser son intérieur. En plus, il n’y a pas valeur plus sûre qu’un tableau. Mais les mentalités ont beaucoup évolué. Je dis aux jeunes d’acheter l’art. C’est mieux que l’agrobusiness. Investissez pour vos enfants. Aujourd’hui, le regard des Ivoiriens a changé vis à vis des arts plastiques. Avant, c’était pour l’élite. De nos jours, il y a de jeunes femmes qui viennent acheter des tableaux. Il faut dire qu’à Hakouami, on a changé la philosophie des choses. 

. Comment et pourquoi ça a changé ?

- On fait des apéro-house, on discute avec les gens, les artistes. On parle aux jeunes. Et puis, l’avantage, c’est que je suis un jeune qui leur parle. C’est le travail des galeristes qui paient aujourd’hui. On bouge pour faire la promotion de nos œuvres. On a un magazine gratuit qui s’appelle Guyzaner. On fait des catalogues gratuits… 

. Y a- t-il une tranche de consommateurs d’art en Côte d’Ivoire ?

- Comme je l’ai dit plus haut, ça commence à changer. Il y a des personnes d’un certain âge qui ont les moyens et qui aiment les tableaux. Il y a aussi des gens qui paient par tempérament. Ils achètent les tableaux comme ils achètent des chemises. Je vous assure. Demain, ils pourront les revendre plus cher. 

. Quelle a été ta plus grande vente de tableau ?

- J’ai eu de grosses ventes. J’ai vendu des artistes. Mais je n’aime pas parler de chiffres. Le roi Mohamed VI est passé à Houkami Guyzagn et il a acheté des tableaux. Il y a aussi de grands professionnels qui ont acheté des tableaux… Il y a de grandes femmes collectionneuses d’art en Côte d’Ivoire. Certaines banques achètent aussi des tableaux… 

. La galeriee Houkami Guyzagn participe-t-elle à des expositions hors de la Côte d’Ivoire ?

- Non, pas pour le moment. Pour aller à l’international, il faut être fort. Pour le moment, je reçois uniquement des peintres qui viennent de l’extérieur comme des Burkinabè, des Maliens… 

. En dehors des arts plastiques, quels sont les autres formes d’art que tu aimes ?

- J’aime les arts qui ne sont pas soutenus comme le théâtre. C’est une forme d’expression qui m’a toujours plu. C’est l’art qui forge l’homme. 

. Ne serais-tu pas tenté de prendre le pinceau un jour ?

- Non, ça ne m’intéresse pas. Mon rôle, c’est de faire la promotion des artistes. 

. Y a-t-il des tableaux de Picasso dans ta galerie ?

- (Il rit). Non ! Un Picasso, c’est au moins un million d’Euros...

Picasso, c’est un seigneur. 

. Tu continues ton travail d’ingénieur informatique ?

- Oui. Si je le laisse, je vais commencer à avoir des difficultés moi-même. Parfois, on passe deux à trois mois sans client. Et après, la machine se déclenche. Et on en a pour six mois, une année. 

. Y a-t-il des pays africains qui soutiennent l’art plastique ?

- Oui, dans des pays comme le Sénégal, il y a une vraie politique dans ce sens. Ici, on l’a senti quand Mme Henriette Dagri Diabaté était à la culture. Il faut un vrai musée d’arts plastiques en Côte d’Ivoire. Ce ne sont pas les Blancs qui vont venir confirmer nos artistes. Ce sont les Ivoiriens qui doivent le faire. Sur 100 plasticiens dans le monde, il y a au moins 30 Chinois. Parce que les Chinois eux-mêmes achètent les tableaux de leurs artistes.

 

 

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