Noël dourey : “Pour que chaque artiste ait une maison ”

Write on lundi, 17 juillet 2017 Published in Entrevue Read 743 times
Rate this item
(0 votes)

Le Cercle des artistes pour l’émergence (CAPE) était en conclave à Grand-Bassam, il y a quelques semaines. Avec la participation de personnes ressources, ces acteurs du show-biz ont diagnostiqué les maux qui minent l’industrie musicale ivoirienne et proposé des solutions pour le bien-être des artistes. En exclusivité pour Top Visages, le Président Noël Dourey livre les idées essentielles de leur réflexion dans la cité balnéaire. Il se prononce au passage sur le débat concernant la cherté du Palais de la culture, ses rapports avec les politiques et le retour de Gadji Céli en Côte d’Ivoire.

. Le Cercle des artistes pour l’émergence (CAPE) que vous dirigez était en séminaire à Grand-Bassam, il y a quelques semaines. Peut-on avoir les raisons de cette rencontre ?

- Je dirai que c’est un constat important qui a motivé notre conclave à Bassam. Il s’agit des difficultés énormes que les artistes et les créateurs, dans leur ensemble, rencontrent. Des difficultés d’ordre structurel car leur vie est exposée. Mais  c’est aussi une vie qui est très désordonnée. Le besoin s’était fait sentir de réfléchir à nos problèmes. Nous avons, en tant qu’association, réfléchi à des thèmes cruciaux qui touchent les artistes. Nous avons retenu les conditions de vie et de travail des artistes et des créateurs. Après avoir trouvé ce thème, il nous fallait nous retirer pour donner un caractère studieux à nos assises. Donc, nous nous sommes retrouvés à Bassam pour faire des choses que je trouve intéressantes pour notre corporation. Les 2 et 3 juin derniers, à Grand-Bassam sous le parrainage de la Grande Chancelière, le Professeur Henriette Dagri Diabaté, nous avons planché sur nos différentes préoccupations. 

. Qu’est-ce qu’il en est ressorti ?

- Il en est ressorti beaucoup de choses. Nous avons pris des résolutions que nous allons porter bientôt à la connaissance de l’ensemble de nos partenaires. En premier lieu, les artistes ne sont pas logés. Pourtant, la politique du Président de la République est le logement social. Apparemment, il y a des artistes, à titre individuel, qui s’y sont intéressés. Alors,  compte tenu des problèmes de précarité dans lesquels nous vivons, il était bon que l’ensemble des artistes entre dans cette opération pour accéder aux logements sociaux. En 2ème lieu, nous avons planché sur l’assurance maladie. En termes de résolution, nous avons trouvé que cette préoccupation du Chef de l’Etat était une bonne chose pour les artistes. 1.000 FCFA nous permettent d’avoir des plateaux techniques relevés en termes de soins et de pouvoir soigner nos familles. En 3ème lieu, nous avons planché sur le rôle de l’artiste dans la société ivoirienne. Pendant la crise que notre pays a connue, nous avons payé un lourd tribu. Et puis, de nombreux artistes sont à l’extérieur. Le 4ème point, ce sont nos droits d’auteurs. Des choses très intéressantes sont sorties. 

. Comment cela se fera-t-il dans la pratique  pour que les artistes deviennent propriétaires d’un logement social ?

- Nous avons quitté Bassam, il y a déjà quelques semaines. A l’occasion de cette interview, vous m’avez trouvé ici à Cocody chez un constructeur. Donc, vous pouvez déjà imaginer que nos résolutions ne vont pas rester dans les tiroirs. Ce qui est intéressant dans cette action, c’est que le constructeur lui-même est un enfant du pays. Il ne faut pas se fier à la couleur de sa peau. Il connait les préoccupations des uns et des autres. Il nous a lancé une phrase pour nous mettre à l’aise. Il a dit : «Quand on dit logements sociaux, cela veut dire que les acquéreurs n’ont pas d’argent». Donc, il va se mettre à la disposition des artistes. Nous sommes en partenariat avec LCI Holding BTP parce que c’est une entreprise qui a fait ses preuves. Sur fonds propres, elle construit des chantiers. Elle est aujourd’hui à plus de trois cents maisons sur fonds propres. Je pense que c’est une garantie suffisante pour que nous nous mettions en mouvement. 

. Comment comptez-vous sensibiliser les artistes par rapport à ce projet de logements sociaux ?

- Concrètement, nous allons convoquer une grande réunion pour dire aux artistes ce que nous avons retenu du séminaire de Grand-Bassam et ce que nous proposons. Ce n’est pas une affaire de Noël Dourey. C’est une affaire qui intéresse tout le monde. La grande réunion aura lieu au palais de la culture. A cette rencontre, on va mettre en place un comité ad’hoc pour que les démarches que nous allons entreprendre ne soient pas des démarches uniquement du CAPE. Nous sommes 15.000 artistes identifiés au BURIDA. Nous pouvons être 25.000 artistes. Nous allons faire une grande campagne pour que chaque artiste ait une maison à lui. C’est une préoccupation du chef de l’Etat. La Grande Chancelière nous a dit comment nous devons nous y prendre. Je dois aller en France pour rencontrer là-bas les artistes de Côte d’Ivoire. J’ai déjà eu Nahounou Paulin au téléphone pendant 20 minutes. Il m’a dit qu’ils sont au moins 500 en France et que le projet les intéresse. «C’est le manque de maison qui fait qu’il y a beaucoup d’artistes qui ne peuvent pas retourner en Côte d’Ivoire», m’a-t-il dit.

Ils ont une grande manifestation le 17 juillet. Ils veulent tout faire pour que Gadji Céli et moi soyons de la manifestation. Et après, nous allons faire une communication. Et sur place, ils vont déjà commencer à signer leurs adhésions. Je lui ai dit : je ne touche pas à l’argent d’un artiste. Nous avons un constructeur et une banque qui nous accompagnent. Je n’ai même pas signature sur quoi que ce soit. Ce sont eux qui reçoivent directement l’adhésion et ensuite l’argent. 

. Tout artiste peut-il souscrire quels que soient ses moyens ?

- Oui, ça fait seulement 250.000 FCFA par mois de cotisation par artiste pendant 4 ans. On va même négocier pour aller à 5 ans. Et ça, c’est possible. Si chanter est ton métier, tu as le jeudi, le vendredi et le samedi par semaine pour jouer  et avoir 250.000FCFA par mois pour avoir ta maison au bout. 

. Si les artistes avaient 250.000 FCFA par mois, on n’en serait pas là. Ne croyez-vous pas que la mensualité est élevée ?

- (Il bondit) Ah, non, non ! C’est parce que certains artistes vivent dans le virtuel. Et il faut justement éviter d’être dans le virtuel. Au lieu d’aller boire dans les ‘’gbèlèdromes’’ (bistrot de boisson forte à bas prix), acheter des paquets de cigarettes, des bouteilles de champagne dans les boîtes de nuit, il faut économiser. C’est beaucoup d’argent qu’on gaspille pour rien. Prenons un artiste qui arrête  tous ces plaisirs. Il aura un bon rendement en termes de santé et en termes financiers. 

. Comment le faire comprendre aux artistes ? Allez-vous les encadrer ?

- Moi, je n’encadre personne. Je me battrai pour avoir ma maison. Si un artiste ne veut pas avoir sa maison, où est mon problème ? 

. C’est vous le guide, non ?

- Vous savez, mettons les structures en place pour que chacun puisse avoir sa maison. Quand je suis passé récemment à la télévision nationale pour en parler un tout petit peu, il y a des personnes insoupçonnées qui m’ont appelé. Quand l’exécutif à un haut niveau t’appelle pour te dire que c’est une idée lumineuse, c’est une opportunité à saisir. 

. Vous vous battez pour que les artistes soient bien logés. Mais pour qu’ils soient à l’aise dans cette maison, il faut qu’ils soient aussi en bonne santé pour travailler. Vous avez parlé d’assurance. De quoi s’agit-il exactement ?

- L’assurance maladie est une caisse qui a commencé sous les présidents Bédié et Gbagbo. Aujourd’hui, Ouattara est en train de lui donner une lisibilité. C’est une caisse nationale de sécurité sociale comme il en existe dans beaucoup de pays développés. Il permet aux adhérents de cotiser à moindre coût pour avoir des soins de santé performants. La cotisation est de 1000 FCFA par personne et par mois. Les artistes seront une vitrine. Je prends le cas de Johnny Lafleur. Peut-être que si l’assurance santé existait en son temps, il n’allait pas avoir les déboires qu’il a eues. Il n’allait pas aller se faire faire une injection dans une pharmacie. C’est cela la réalité. Nos artistes meurent par manque de soins. Il y a un décret qui est sorti. On peut avoir deux à trois assurances maladie, mais celle qui va vous suivre toute la vie, c’est la Caisse Nationale d'Assurance Maladie (CNAM), l’assurance à 1000 F CFA. 

. Un artiste peut ne pas avoir 1000 francs par mois si on ne paie pas ses droits…

- (Il coupe). Je suis un peu déçu de cette vision que vous avez des artistes. Il n’y a pas que les artistes qui n’ont pas 1000 francs. Oui, ça existe. Mais là, on parle de la santé et tout le monde sait que la santé n’a pas de prix. Au CAPE, nous disons que les artistes sont le socle de la société. Ils sont la quintessence de la société. Les artistes ont besoin d’être eux-mêmes pour diriger le train de l’émergence. Ce n’est pas eux que le train de l’émergence va tirer. Ce n’est pas possible. Pendant le séminaire, on a aussi parlé des droits d’auteurs. Si tu ne travailles pas, tu n’as pas de droit. C’est aussi simple que cela. Pourquoi voulez-vous que des artistes restent à la maison, ils ne travaillent pas, ils se promènent dans les rues et on vient leur donner 1000 francs parce que ce sont les artistes ?

. Mais si leur musique est jouée partout dans la ville sans que leurs droits ne soient reversés au Burida ?

- Vraiment, il fallait être à Bassam. La perception des droits a été longuement expliquée. Aujourd’hui, nous sommes à l’heure de la modernité. Si vous allez au Burida, vous verrez comment les choses se passent. 

. Donc, le Burida fait bien son boulot ?

 

- Je n’ai pas dit cela. Aucune œuvre n’est parfaite. Le Burida a des failles et ça, nous les dénonçons. Quand ils encaissent les droits dans les maquis, on ne sait pas à qui ils les donnent. Pour qui c’est ? Ce sont des failles et je suis d’accord avec cette remarque-là. Mais en même temps, je dis que c’est notre responsabilité à nous tous parce que la maison nous appartient. C’est à nous d’en faire un instrument fiable. Je donne un exemple : On a dit qu’il faut maintenant que les artistes donnent leurs relevés d’identité bancaire (Rib). Il y en a qui ont dit qu’ils n’ont pas de compte bancaire. Mais, il faut qu’on en parle. Nous avons un véritable problème de formation et d’information. Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Je suis déjà intervenu dans une affaire de Kedjevara pour qu’on lui donne une carte du Burida. Et c’est sa maman (Antoinette Allany, Ndlr) qui m’a appelé de Paris pour ça. Mme Vieira, la DG a demandé à Kedjevara s’il était affilié au Burida. Il a dit non. Voilà ! Il y a beaucoup de choses que les gens ne savent pas. On est obligé de dire aux gens de venir déclarer leurs œuvres.

. Le Burida a déjà une assurance pour les artistes. S’ils n’ont pas adhéré à l’assurance du Burida, qu’est-ce qui va les amener à s’inscrire à la CNAM ?

- L’assurance du Burida, c’est 12.000FCFA par mois. La CNAM, c’est 1000 francs. 

. On est d’accord que tout le monde peut avoir 1000 francs par mois pour adhérer à la CNAM. Mais certains artistes passent par d’autres voies pour avoir de l’argent. Tout  le monde n’est pas Noël Dourey qui a des entrées aux hauts lieux.

- (Il soupire). Vraiment ! Beaucoup ne savent pas qui je suis. J’ai été reçu à 23 ans par le Président Houphouët-Boigny grâce au film Sikatio, l’un des premiers téléfilms africains. Ma mère est ménagère. Elle grille l’alloco. C’est elle qui a fait l’allocodrome de Cocody. Mon père était boy-cuisinier. On ne me connaissait ni d’Adam ni d’Eve. J’ai passé un concours pour entrer à l’institut national des arts (INA, actuelle INSAAC). J’ai fait du théâtre. On a été auditionné par des Canadiens pour le compte de Télé pour tous. Tout ce que je suis devenu, je le suis par mon travail. Ce n’est pas autre chose. Quand on travaille bien, on a des relations. Je n’ai rien inventé. 

. Ce sont les relations qui vous enrichissent ou c’est votre profession ?

- Riche comment et de quoi ? 

. Vous êtes président du conseil de gestion du Palais de la culture, n’est-ce pas ?

- Oui, mais j’y suis par mon travail. Les gens connaissent mon parcours. J’avais 24 ans quand je suis allé chercher Franco à Kinshasa pour faire un concert en Côte d’Ivoire. J’ai organisé des spectacles d’Aïcha Koné, le Bélier Andralex, Ernesto Djédjé et de plusieurs artistes au Théâtre de la Cité. J’ai fait des choses dans ce pays. C’est mon parcours qui m’ouvre des portes. Et rien d’autre. Il y a peut-être des gens qui sont plus riches ou plus connus que moi, mais qui ne sont pas où je suis. 

. Il y a des gens qui peuvent penser aussi que ce sont des relations politiques qui vous ont parachuté au Palais de la culture…

- Pourtant, tout le monde sait que je ne suis pas RDR (le parti du président Ouattara, ndlr). Je suis PDCI-RDA. 

. Quel est le rôle d’un Président du conseil de gestion du Palais de la culture ?

- Le directeur général du Palais de la culture est sous l’autorité et le contrôle du président du conseil de gestion. C’est la loi du 2 juillet 1998 qui pose les bases. Tous les établissements publics nationaux (EPN) sont tous sous l’autorité et le contrôle d’un président de conseil de gestion. Qui délibère sur les budgets, oriente la politique de l’établissement… Il peut, à tous moments, demander des comptes à la direction. Il peut même engager une procédure de révocation du directeur. Ça, ce sont les attributions du conseil de gestion. 

. Il y a que des artistes trouvent le palais de la culture trop cher en terme de location de salles ?

- Ah, si le palais de la culture est cher, ils n’ont qu’à aller jouer à Abobo ! Là-bas, les salles ne sont pas chères. Je pense que dans la vie, il faut être honnête. L’institut de cardiologie appartient à la Côte d’Ivoire, mais on connait les coûts et pourtant c’est des problèmes de santé. 

. Donc, selon vous, c’est normal que le palais soit cher ?

- Nooon, il n’est même pas cher ! Je vous parle franchement. J’ai connu la télévision au temps de Fulgence Kassy. Quand vous finissez un album, vous ne pouvez pas y passer. Ce n’est pas possible. A l’époque, passer à la télévision de Côte d’Ivoire était une consécration. Il y avait les Ben Soumahoro, Georges Taï Benson… Aujourd’hui, un jeune artiste finit d’enregistrer dans un studio à Yopougon ou à Abobo, la première chose qu’il vise, c’est de passer à la télévision. Quand il finit de passer, c’est fini. Puis après, plus rien. Nous disons que quand un artiste veut jouer au Palais, qu’il fasse ses preuves d’abord. 

. C’est quoi faire ses preuves ?

- Je parle aux artistes. Même ceux qu’on dit aguerris aux concerts, ça ne marche même pas. Jouer au palais, c’est jouer pour affirmer son statut, sa notoriété, son standing. Si tu prends la salle du palais de la culture pour aller faire perdre les promoteurs, il vaut mieux prendre son temps pour travailler davantage. Le palais coûte de 4 à 7 millions de FCFA. Ne prenons pas les spectacles comme une affaire de Noël Dourey. C’est pour cela que je parle de standing. Si je veux jouer au palais de la culture, cela veut dire que les sponsors ont déjà pris en charges les frais de la salle. 

. Pourtant, jusque-là, vous n’avez pas encore joué vous-même au palais. Pourquoi ?

- Bèh, parce qu’aucun sponsor ne s’intéresse à moi. C’est aussi simple que cela. Moi, je n’ai pas de problème avec ça. Je parle des choses qui aident à avancer. Si un jour j’ai un sponsor qui est prêt à mettre 20 millions sur moi, je prends le palais de la culture. Je vais faire une grande communication jusqu’à ce que les gens disent : on s’en va au concert de Noël Dourey. Il y a des gens qui font des pubs à la télé et à la radio, et puis ils attendent l’argent du parrain pour payer le palais. Quand ça ne vient pas, ce sont des bagarres incroyables. 

. C’est la preuve qu’il y a beaucoup de problèmes pour aller jouer au Palais ?

- Mais vous savez que l’hôtel Ivoire coûte 15 millions ? Des artistes jouent là-bas. Koffi Olomidé joue là-bas. Ils peuvent y aller. 

. Nous parlons de nos artistes locaux…

- Mais pourquoi vous voulez-vous que les locaux soient les derniers de la classe ? La presse devrait nous valoriser. Si on fait mal, elle n’a qu’à nous taper dessus. Maintenant que les artistes disent “le palais de la culture est cher”, vraiment, c’est leurs problèmes.

 

 

Par Eric Cossa & Omar A.Kader

Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.