Obin Manfeï : “Il n’y a pas d’artistes professionnels en Côte d’Ivoire’’

Write on mardi, 01 août 2017 Published in Entrevue Read 552 times
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Obin Manfeï est artiste-conteur. C’est également l’un des doyens de la musique ivoirienne. Après près de 40 ans passés en France, il est revenu au pays il y a de cela quelques années. Il a crée du côté de Cocody-Angré, un centre culturel de proximité dénommé la Maison des Arts et de la Parole (MAP). Dans cette entrevue, Monsieur ‘’Gnanman-gnanman salité’’ parle d’un nouveau syndicat d’artistes qui vient de voir le jour. Et dont il est l’un des conseillers. Il explique le bien-fondé de cette organisation. Avant de mettre un accent particulier sur la professionnalisation du métier d’artiste en Côte d’Ivoire.

• Qu’est-ce qui occupe en ce moment Obin Manfeï ?

- Depuis le mardi 18 juillet dernier j’ai démarré un séminaire avec un nouveau et grand syndicat d’ artistes et musiciens de Côte d’Ivoire. C’est le Syndicat des Artistes Musiciens de Côte d’Ivoire (SAMCI), crée depuis quelque temps. Cette formation est pilotée par une grande institution internationale. Elle se poursuit jusqu’à demain vendredi 21 juillet à l’Hôtel Ibis de Marcory. Aux 8èmes jeux de la francophonie qui démarrent aussi, je suis membre d’un jury. Juste après cela, le 7 août, il y aura le concert des vétérans au Palais de la culture de Treichville dont je fais partie. 

• Quel est l’objectif de ce syndicat ?

- Notre syndicat va défendre la cause des travailleurs dans le domaine de la musique. C’est pour cela que des doyens comme Etranny, Daouda et moi nous nous y impliquons. L’âge et l’expérience que nous avons va servir pour tous ceux qui vont venir après. Et comme cela n’a jamais été fait par le passé, je  m’implique avec mes amis artistes. Nous mettons aussi ce syndicat en place pour les générations d’aujourd’hui. Pour qu’elles puissent être professionnelles un jour. Parce que je dis toujours à qui veut l’entendre qu’il n’y a pas en Côte d’Ivoire d’artistes professionnels. 

• C’est qui vous appelez artiste professionnel ?

On est un artiste professionnel quand on cotise aux caisses sociales de son activité. Et quand on en ressort avec une fiche de paie. Sans cela, on est un artiste amateur. Un amateur, c’est celui qui le fait pour le plaisir. Même si de temps en temps il en a des retombées financières. Ce n’est pas pour autant qu’on est appelé artiste professionnel. Même maîtriser son art ne veut pas dire également être professionnel. Si tu maîtrises ton art, tu vas faire un spectacle, on te donne ton cachet dans une enveloppe et que tu n’as aucune couverture sociale, tu n’es guère différent de la femme qui vend l’alloco ou la banane braisée au bord de la route. L’équation est simple, c’est comme cela et pas autrement. Ce n’est pas moi qui l’ai inventé. Quand je suis en Côte d’Ivoire, je ne peux pas me targuer d’être un professionnel. Pas du tout, je suis un amateur. Mais quand je suis en Europe, je suis un pro-fession-nel. Parce qu’il y a toutes les structures idoines pour la professionnalisation. Quand je m’y inscris, alors je suis un artiste professionnel. Je paye mes impôts, j’ai ma carte de sécurité sociale et voilà. Dites-moi combien d’artistes ici ont fait une prestation assortie d’une fiche de paie ? Personne. 

• Qu’est-ce qui n’a pas été fait par le passé que vous voulez changer ?

- Ce syndicat n’est qu’une infirme partie  de ce qui va conférer le titre de professionnel. C’est-à-dire que pour qu’il y ait un syndicat normalement, il faut qu’il y ait des employeurs. Il faut que les employeurs soient identifiés. Les employeurs ici en Côte d’Ivoire sont dans l’informel. Les artistes sont dans l’informel et tout le monde est dans l’informel. On joue à cache-cache et puis on avance. C’est vrai quand il y a un grand concert, tout le monde est content. Mais les employeurs ne sont pas identifiés et même s’ils le sont, ils ne cotisent nulle part. Ils n’ont pas de couverture sociale non plus. Ce qui fait que la situation perdure. Maintenant, qu’est-ce qui va être fait ? On ne va rien inventer avec le SAMCI. Pas du tout. C’est une étape. 

• Pourquoi dites-vous que les artistes vivent dans l’informel ?

-  L’informel, c’est quand vous faites une activité et vous ne payez pas toutes vos cotisations et ceux des vos employés. On est tellement dans l’informel, qu’on fait des choses n’importe comment. En France, on fait des ponctions sur mes droits d’auteur qu’on reverse à la sécurité sociale. Je suis peiné, scandalisé, choqué et outré quand les choses font faites de manière maladroite ici. On ne sait pas tout. Pourtant, on se dit qu’on sait tout.  Ce n’est pas comme cela que les choses doivent être faites pour que demain les artistes puissent avoir la tête haute. Ce n’est pas comme cela. C’est aussi simple. J’ai fait un dossier pour le remettre à tous les Ministres de la culture qui sont passés. Ils ont trouvé le dossier génial. Mais qu’est-ce qui en ont fait ? Rien. Celui qui est là aujourd’hui, je lui ai parlé. Je lui ai dit ce qu’il faut faire pour que les artistes sortent de l’informel. J’ai appelé mon opération : ‘’Il faut quitter dans ça’’. J’ai été reçu par le Ministre actuel et je lui ai expliqué le bien-fondé de la chose. La question malencontreuse et triste qui m’a été posée est de savoir : ‘’Obin, est-ce que vous êtes habilité à faire ça ?’’. Et là, c’est comme une épée qui transperçait mon cœur. Mais j’ai su extirper cette épée en douceur, j’ai pris un bon coup. J’ai respiré et j’ai dit : ‘’c’est vous qui êtes le Ministre de tutelle’’. 

• Cette question vous a véritablement choqué ?

- (Soupir) C’est pire que choqué. Je dis que ça m’a transpercé le cœur. Mon cœur a saigné. Et j’ai dit au Ministre : ‘’Si vous dites que ce que je veux faire n’est pas bien, je ne le ferai pas’’. Dans le pays où j’ai acquis 40 ans d’expérience, ce sont des individus qui créent des associations et qui mettent les choses en place et sont appuyés par le Ministre de tutelle. Et on met les choses en place. Un ministre ne peut pas tout faire. Un Président ne peut pas tout faire. Et dans un pays, chacun apporte de son intelligence. Les choses s’emboitent et on crée jusqu’à ce qu’on oublie celui qui en est l’initiateur. Parce que ce n’est pas celui qui est l’initiateur qui est important. C’est ce qui est proposé. 

• Comment votre syndicat va-t-il fonctionner?

- J’ai dit à mes amis que si vous voulez que notre syndicat marche, il va falloir faire un grand sacrifice. Soit on se sacrifie en laissant tomber notre métier de musicien pour défendre les intérêts des autres artistes ou alors on professionnalise la chose. C’est-à-dire, on prend des gens qui vont travailler là-dedans et ils seront payés. Et les initiateurs vont constituer une sorte de conseil d’administration qui va réfléchir sur ce qu’il y a à faire et une direction qui va travailler. Vous me voyez, moi, entrain de défendre un artiste alors que j’ai un contrat à Katmandou ? Et la chose, qui va s’en occuper ? Je suis au SAMCI en tant que conseiller, un sage. Etranny et moi, on a tout fait pour que les femmes soient en avant dans ce syndicat. Qu’elles prennent les choses en main. 

• Quelle femme est à la tête  ?

- Celle qui est à la tête de ce syndicat, c’est Tiane. La secrétaire générale, c’est Dan Log. Et puis le fer de lance, c’est Aristide Dicko. Il prend vraiment de son temps pour assurer le secrétariat. 

• Votre syndicat semble composé un peu d’artistes has-been. Et les jeunes d’aujourd’hui ?

- Le syndicat est composé d’un bureau et puis il y a ceux pour qui le syndicat est fait. Ce n’est pas fait pour les doyens, les anciens. J’ai cité Etranny et moi par rapport aux rôles que nous jouons. Mais il y a plein de jeunes qui sont dedans. Les doyens que nous sommes, le syndicat ne va rien nous apporter. Mais en dehors de ce que cela va nous apporter, le profil qu’on va avoir, c’est que notre pays aurait un syndicat digne de ce nom. La jeune génération pourra travailler dans de bonnes conditions professionnelles. C’est ce que nous gagnons là-dedans. Ce n’est pas fait pour nous. On dit souvent que c’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures sauces. 

• A part le syndicat, Obin Manfeï va, semble-t-il, participer à un festival en France bientôt ?

- Tout à fait! Ça va se dérouler au mois de septembre prochain à Lyon en France. C’est un festival spécifique qui va faire la promotion de la culture akyé en Europe. Je suis moi-même artiste-musicien et conteur akyé et je suis invité à ce festival. Mon ami Adépo Yapo, ethnomusicologue y est également invité. Il va faire des communications là-bas. 

• Cela fait trente ans que votre dernier album ‘’Kadi’’ est sorti. A quand le nouvel album d’Obin Manfeï ?

- Oh, on dit souvent qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Pour l’instant j’affûte mes armes pour aller tuer l’ours. Je n’ai pas pour habitude de faire la prodada de ce qui n’est pas encore. Depuis quelque temps, il y a des gens qui me demandent à quand le prochain ? Je ferai tout d’ici l’année prochaine pour avoir un album sur le marché.  2018 sera l’année d’Obin Manfeï. Ce ne sera pas la semaine Obin Manfeï, ni la soirée Obin Manfeï. J’ai beaucoup de compositions. Je travaille. 

• Pourquoi dites-vous que 2018 sera votre année ?

- L’année 2018 va marquer la synthèse de tout ce que j’ai pu faire en art. C’est-à-dire conteur, musicien, écrivain, organisateur, directeur de festival. Je vais tout mettre là-dedans pour sortir mon album.

 

Par Patrick Bouyé

 

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