COLLE SOW ARDO: “L’occident copie les créateurs africains”

Write on mardi, 19 septembre 2017 Published in Entrevue Read 702 times
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Quand on parle de la mode au Sénégal, on cite volontiers Collé Sow Ardo. Elle est presqu’une marque déposée du pagne tissé sénégalais. Au détour du défilé ACMCI-Francophonie à Abidjan, elle s’est prêtée  à nos questions. La Côte d’Ivoire, la fédération africaine des créateurs, son évènement Sira Vison, son complexe et l’avenir de sa maison de couture, tout y passe.

. Vous avez participé au mois de juillet dernier au défilé de mode initié par l’association des créateurs de mode de Côte d’Ivoire (ACMCI). Qu’est-ce que cela vous a fait ?

- C’est un honneur ! Si mes collègues organisent un défilé et m’invitent, cela veut dire qu’ils ont beaucoup de considération pour moi. Ça m’aide à pouvoir continuer professionnellement et ça me rassure dans mon travail. C’est de l’affection réciproque, car nous menons une même bataille. La mode nous réunit et nous permet aussi de discuter de nos problèmes, de notre avenir et de voir ce qu’on peut faire par rapport à notre avenir. Je remercie vraiment l’association des créateurs de mode de Côte d’Ivoire (ACMCI) qui a organisé cet évènement.

. Généralement, on reproche aux couturiers de ne pas être unis. Est-ce le signe que pour une fois, vous êtes en train de vous unir ?

- Bon, il n’y a pas de métier où les gens sont unis à 100%. Le problème dans la mode, c’est qu’on est médiatisé. On nous voit plus. Tout le monde ne peut s’entendre. L’essentiel, c’est d’être ensemble et travailler. Il faut savoir que chacun bosse pour soi-même et a sa chance. Souvent, chez les créateurs de mode, chacun a envie de faire plus et il le fait avec beaucoup d’affection et de rigueur. C’est ce qui fait qu’il y a souvent des tiraillements, mais ce n’est pas important.

. Que devient la fédération africaine des créateurs (FAC) dont vous êtes membres ?

- La fédération africaine des créateurs (FAC) est présidée par Alphadi. Mais je l’avoue, on n’a pas eu beaucoup d’activités. Il y a eu beaucoup de problèmes en Afrique. On faisait tous les deux ans un défilé. Mais ça n’a pas évolué. Car on n’a pas eu le temps d’être ensemble. Cela faisait cinq ans que je n’avais pas vu Alphadi. Chacun court de son côté. Ce n’est pas parce qu’on n’est pas solidaire. C’est simplement que chacun essaie de se battre de son côté, pour réussir ce qu’il est en train de faire dans son pays. Mais on a beaucoup de projets qui malheureusement, n’ont pas encore abouti.

. Les créateurs de mode reprochent souvent aux autorités africaines de ne pas les soutenir. Si vous êtes en face d’un ministre africain ou d’un dirigeant de l’Union africaine, qu’allez-vous lui dire ?

- Ce qui me fait mal personnellement, c’est que les créateurs de mode sont souvent oubliés. On parle plus des footballeurs, des chanteurs, des danseurs, des peintres… nous sommes le plus souvent ignorés. Les créateurs de mode sont pourtant des artistes comme les autres. Je suis heureuse qu’on ait fait un défilé avec la francophonie. J’ai déjà sollicité le parrainage de l’organisation internationale de la francophonie (OIF) pour Sira Vision, l’évènement de mode que j’organise chaque année à Dakar au Sénégal. On me disait souvent que l’OIF ne sponsorisait pas la mode. Car elle ne fait pas partie de son domaine de sponsoring. Et là je vois que ça commence à changer. Je dis souvent à mes collègues qu’il ne faut pas qu’on se décourage. L’essentiel est de continuer à travailler. Chaque fois que j’ai un blocage, ça me donne plus de force de me battre. Je me bats pour montrer à ces gens-là que ce que je fais ou je dis est réel. Ce n’est pas du rêve, c’est la réalité. Prenons un exemple patent : quand un chanteur preste à un évènement, on le paie. Il vend ses disques. Quand un couturier participe à un défilé, on ne lui propose pas de cachet. Alors que le créateur de mode dessine, confectionne, emploie des gens... Il n’y a pas de différence entre celui qui chante, danse, fait un tableau et réalise un vêtement. Il faut qu’on prenne cela comme ça. Nous aussi, on fait partie des artistes. Nos Etats doivent vraiment nous aider. La mode africaine est connue et reconnue mondialement. Ce n’est pas du rêve. Aujourd’hui, tout est copié sur la mode africaine. J’ai vu des jupes en pagne vendues à plus de 150 euros l’unité. Cela fait à peu près 100.000 FCFA une jupe en pagne. Une simple jupe en pagne ? Combien coûte le tissu et qui l’a créée ? Le bazin est aujourd’hui utilisé dans beaucoup de créations occidentales. Mais ce sont les Africains qui ont été les premiers à mettre le bazin en valeur. Mais on n’a pas les moyens pour faire des productions à grande échelle. On est copié mais on ne peut rien.

. Concrètement, qu’est-ce qu’il faut faire ?

- A un moment donné, on avait dit qu’il fallait que les créateurs africains aient une école de formation. C’est ce qu’Alphadi était en train de faire dans son pays. Il fallait aussi qu’on ait une usine pour fabriquer en série. Si aujourd’hui, je crée un modèle et qu’on me demande 30 copies à livrer en une seule journée, je ne peux pas le faire. Alors, je ne peux donc pas exporter. On est là. On a de la créativité et un savoir-faire mais on n’arrive  pas à faire un pas. Et chaque fois, on a l’impression qu’on fait marche-arrière. Tout cela est lié au fait que nos Etats ne croient pas à la mode. Ils pensent que c’est de l’amusement. Alors que c’est du travail. Il faut que le regard de nos Etats sur la mode change. Peut-être que les jeunes qui viennent aujourd’hui vont en profiter plus tard.

. Sira Vision que vous organisez bénéficie-t-il du soutien des autorités sénégalaises ?

- Oui, l’Etat sénégalais me soutient. Mais j’ai eu un blocage. Ce sont les sponsors qui nous aidaient beaucoup. Avec la conjoncture actuelle, il n’y a pas de sponsor. Même quand ils se manifestent, ils n’y mettent pas assez de moyens comme ils le faisaient avant. J’avais un projet de construction d’un complexe que je n’arrivais pas à finir. J’avais aussi des soucis familiaux avec ma mère qui est malade. Cela ne me permettait pas d’organiser Sira Vision. J’étais vraiment perturbée. J’avais donc transmis Sira Vision aux jeunes qui travaillaient avec moi pour qu’ils puissent continuer. Ils connaissent les rouages de l’organisation de cet évènement. Mais ils ont peur de foncer.

. C’est quoi le complexe que vous construisez ?

- C’est un complexe qui comprend une usine de fabrique de vêtements, un restaurant, un espace de défilé, un espace polyvalent pour les gens qui veulent faire des réunions et une salle d’exposition.

. Où en êtes-vous avec les travaux ?

- Inch’Allah, d’ici le mois de décembre prochain, on compte le finir. Ou au plus grand tard en mars 2018.

. Y aura-t-il Sira Vision cette année ?

- Non. Il n’y aura pas Sira Vision cette année. Mais on le fera au mois de mars de l’année prochaine, Inch’Allah. 

. Vous aviez des relations privilégiées avec l’ancien président Abdoulaye Wade. Il se disait que Sira Vision n’allait pas survivre après son départ. Comment avez-vous fait pour tenir ?

- Les gens disent ce qu’ils veulent. Moi Collé Sow Ardo, je suis le Sénégal. Je me sens le Sénégal. Tous les présidents travaillent avec moi. C’était déjà le cas avec Abdou Diouf. Comme j’étais plus timide à l’époque, alors je restais dans mon coin. Mais le président Diouf m’adorait. Après c’était au tour du président Abdoulaye Wade. Avec lui, c’était comme si je venais de me réveiller et je voulais grandir. Wade croyait aussi en ce que je faisais. Il me prend comme sa fille. Il a une affection et une considération pour moi par rapport à mon travail. L’actuel président, Macky Sall est mon frère. Il ne faut pas oublier que Macky Sall est aussi le fils d’Abdoulaye Wade, malgré tout ce qu’on peut dire. Moi, je marche avec le Sénégal. Je ne n’ai pas de problème de personne.

. Mais quand Wade était aux affaires, Sira Vision avait lieu chaque année. Depuis qu’il n’est pas là, il y a eu des années où l’évènement n’a pas eu lieu…

- Quand Wade est parti, j’ai organisé Sira Vision en 2013. Mais je ne pouvais pas mélanger des projets de construction qui sont très lourds avec l’organisation de Sira Vision me prend aussi beaucoup de temps. Je suis sure que le président Macky Sall n’est pas contre moi. Ce n’est pas possible.

. Revenons à votre griffe faite de tissage et pièce unique. Comment arrivez-vous à vous en sortir ?

- M’en sortir ? Je dirai non. Mais le travail m’a donné le nom. Les gens me reconnaissent, m’adorent, me respectent, m’adulent… Tout cela est lié au fait que j’ai commencé par un travail difficile. J’ai voulu faire quelque chose d’autre. J’ai voulu expérimenter quelque chose d’autre. J’ai voulu aussi aider d’autres personnes. Car le tissage, ce sont des artisans africains qui le font. Dans la vie, quand on a un cœur propre et quand on a envie d’aider les autres, Dieu vous soutient. Mais je ne gagne pas ma vie avec le pagne tissé. Je fais maintenant du super 100 et des bazins. Quand je dois participer à un défilé de mode où il n’y a pas beaucoup de pièces à présenter, je ne fais que du pagne tissé. Quand je dois défiler hors du Sénégal, je ne fais que du pagne tissé, car c’est mon identité.

. Y a-t-il un avenir pour la mode africaine ?

- Oui ! Quand je vois les jeunes créateurs qui arrivent, je sais qu’ils vont se battre. Notre génération est timide. Mais eux, ils vont se battre pour y arriver.

 

Par Omar Abdel Kader

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